Seeed Nationalité : Allemand Vrai nom : Jack Scorpio n’est pas le genre d’homme à couvrir d’éloges n’importe qui et surtout pas à cautionner une musique qui ne rentrerait pas “dans sa catégorie”, comme disent les Jamaïcains. Au terme de quelques trente années dans la profession, Jack, vétéran du dancehall s’il en est, un combattant, qui a tout vu et tout entendu, producteur réputé, ‘operator’ de sound system et propriétaire de studio, est indéniablement un homme profondément attaché à ses racines (cela peut certes paraître nouveau à ceux qui ne sont pas familiers des histoires tarabiscotées, les règles et la hiérarchisation dans le domaine du REGGAE – le seul mot qui nous intéresse dans ce propos ! Mais même les néophytes de la scène dancehall, et tous les autres qui y sont venus sur le tard, sont tombés sur Scorpio à un moment donné ... Ne serait-ce, par exemple, qu’en survolant les crédits de l’album “Journey To Jah” de Gentleman ! Or, il fallait voir la tête de Jack la première fois qu’il est tombé sur l’implacable “Water Pumpee” riddim de Seeed sur un auto-radio hyper puissant : il a d’abord eu comme un sursaut, suivi d’un silence béat, puis a commencé à hocher la tête avec un grand sourire réjoui avant de retrouver sa voix :
“Qui est-ce ?”
Seeed.
“Le groupe allemand ?”
Ouais.
“Sérieux? Ça vient vraiment d’Allemagne ?”
Absolument. De Berlin plus précisément.
“Et il n’y a pas de Jamaïcains sur ce disque ?”
Non, Monsieur.
“Putain! Tu me racontes des bobards !“
Jack Scorpio n’est pas le seul à se poser des questions depuis qu’il a entendu “cet étranger qui montre aux jamaïcains ce dont il est capable”. David Rodigan, qui avoue être un fan de Seeed depuis le deuxième album, a pris la précaution de s’armer d’un “Music Monks” avant de s’envoler pour Wuppertal pour rencontrer l’ex-sélector de Killamanjaro, Freddie Krueger. Il y a aussi l’histoire de Chris Goldfinger, génial producteur jamaïcain s’il en est, qui a demandé dans les locaux du label Greensleeves (!!) qui était ce super groupe de reggae hongrois qu’il avait vu sur une chaîne de vidéo-clips dans sa chambre d’hôtel à Londres. Voilà pour les éloges. Il ne nous reste donc plus qu’à passer à l’inévitable ‘il était une fois à Berlin’ avant que vous n’ayez oublié qu’il s’agit d’une bio, compañeros.
Fondé en 1998 et sur scène depuis début 99, Seeed peut à juste titre être considéré comme le produit d’un Berlin multiethnique et multilingue et d’une scène dancehall locale alors en pleine effervescence. Si cette formation de 11 membres est parvenue à attirer l’attention au départ, c’est essentiellement grâce à la pêche que dégage son infernal trio vocal – composé de Pierre Baigorry (alias Enuff, moitié français), Frank Delle´(alias Eased, moitié ghanéen) et Demba Nabe´ (alias Ear, moitié guinéen). Mais – disons les choses comme elles sont ! – ça n’a pas toujours été facile. Imprégné d’une myriade d’influences et ayant absorbé des background musicaux hybrides allant du hip-hop au bon vieux rock, Seeed – au moins dans sa toute première incarnation – était censé être, aussi incroyable que cela puis paraître, un genre de fanfare ambulante, style New Orleans, avec aux manettes un ingénieur du son assurant le mixing et le dubbing d’un ensemble composé de batterie, basse, guitares et cuivres. C’est vrai que ça peut paraître un peu bizarre en 2006. Mais en fait, ils ont vite abandonnés ce concept. “Au final le reggae s’est avéré être le dénominateur commun le moins fort”, explique Pierre Baigorry. “On peut donc dire qu’on s’est créé au départ comme un groupe de reggae, en quelque sorte, mais au bout d’un moment c’est le dancehall qui s’est imposé à nous tout simplement. Mon frère (le batteur de Seeed, Based), Illvibe (l’ancien DJ de Seeed) et moi-même avons été les premiers à défendre ce son et l’avons en quelque sorte imposé aux autres. De plus en plus habitués au dancehall qui sévit désormais dans les clubs et les reggae-parties, les autres ont tout simplement dû suivre. Je veux dire que pour n’importe qui s’intéressant un peu à la création musicale c’est impossible de ne pas aimer le dancehall. C’est une musique qui est peut-être paraître terriblement simple. Mais avec un gros sound system l’efficacité de la production et la puissance des vocaux sont irrésistibles.”
Après s’être imposé sur scène en première partie de formations jamaïcaines, telles que Buju Banton, Seeed possède bientôt un répertoire de standards reggae old-school comme “The Tide Is High”, “Chase The Devil”, “No, No, No” et “We Seeed”, ce dernier revisitant “Police & Thieves”. Des chansons qui sont aujourd’hui pour Pierre celles ‘qui font plaisir au public’, soulignant d’un ton sec qu’en Allemagne, en France et en Espagne, ces reprises éculées suscitent encore et toujours l’enthousiasme des foules. Mais ce sera en fait leurs compositions originales qui leur vaudront le plus de succès. Propulsé par le succès galopant de “Dickes B”, leur hymne surpuissant, “New Dubby Conquerers”, le premier opus de Seeed, sorti en 2001, se vend à plus de 150 000 exemplaires. Parvenant à restituer sur disque sa contagieuse exubérance scénique, le groupe réussit un savant cocktail de saveurs roots-rock rétro traditionnelles avec du pur dancehall hi-tech, les rimes et les flots des trois E venant rebondir efficacement et sans répit sur des beats imparables.
A l’été 2003, Seeed sort “Music Monks”, un deuxième opus dancehall résolument actuel qui balaye tout sur son passage et permet au groupe de sortir de son créneau reggae traditionnel, grâce à la qualité du son et de la production. Davantage en phase avec la musique jamaïcaine du moment, le groupe convie quelques artistes jamaïcains à intervenir sur ses riddims. Une démarche qui s’avérera étonnamment lucrative comme le prouvera leur riddim “Water Pumpee” (désormais baptisé “Doctor’s Darling”). La première à prendre part sera Tanya Stephens, célèbre pour son “It’s A Pity” n° 1, avec Sizzla, Luciano, Capleton, General Degree et Michael Rose. On retrouvera donc Mrs. Stephens, Sizzla et Degree sur le “Pharao” riddim, tandis qu’Elephant Man laisse son empreinte aisément reconnaissable sur “Electric Boogie”. Enfin, le récent “Rodeo” riddim annonçant la sortie de leur nouvel opus – tout simplement intitulé “Next!” (suivant) – a de nouveau été réalisé avec quelques invités de taille tels que Elephant Man, Degree, TOK, Lukie D et Wayne Marshall. Avec “Next!”, Seeed consolide sérieusement son statut dans le créneau dancehall rien qu’avec le single, “Rise & Shine” avec la participation de Cee-Lo Green, issu de la fameuse Dungeon Family d’Atlanta (une sorte de collectif rap dans lequel on retrouve Outkast et Goodie Mob).
Aujourd’hui, avec trois disques d’or outre-Rhin à son actif, Seeed connaît un succès époustouflant. En concert dans les plus grandes salles allemandes et en tête d’affiche de certains grands festivals européens, le groupe se produit à guichets fermés même dans des salles habituellement plutôt fréquentés par ces grosses formations rock comme on les déteste tous (notamment un concert au Wuhlheide à Berlin en septembre 2004 devant près de 14 000 personnes venues uniquement pour les voir eux et pas dans le cadre d’un grand festival de reggae !). Seeed s’est également fait remarquer au prestigieux festival de Glastonbury en Angleterre, dans l’une de ses plus brillantes performances. Néanmoins, Pierre montre une certaine réserve par rapport à cette célébrité, bien trop conscient de ses pièges. “Nous ne nous faisons pas d’illusions sur notre popularité en Allemagne”, dit-il sobrement. “Les gamins achètent nos disques, les secrétaires, tout le monde. Surtout les plus jeunes... Ils adorent Seeed, apprécient tout particulièrement le fait que nos textes soient en allemand, sont capables de faire la queue pendant des heures et de grimper les uns sur les autres pour être au plus près de la scène.” (Un phénomène dont peut témoigner l’auteur de ce texte qui a vu des hordes de gamins de 13/14 ans, complètement déshydratés, s’évanouir au premier rang avant d’être discrètement évacués sur des brancards par une véritable armada du SAMU !).
Pour ce qui est de “s’adapter” à un public international, Pierre s’empresse de mettre les choses au clair. “Il y a des gens qui apprécient la présence que quelques touches exotiques en espagnol ou en indien dans le mix. Nous avons décidé de garder quelques trucs en allemand, une manière pour nous de nous singulariser en quelque sorte. Mais je ne supporterais pas d’entendre un groupe de reggae portugais, chanter continuellement en portugais, ça me barberait franchement. C’est pour ça que nous nous sommes astreints à faire nos textes en anglais. General Degree m’a aidé à avoir un bon anglais, mais sans pour autant se lancer dans le patois. J’aurais l’air débile si je faisais comme si j’étais né et avais grandi en Jamaïque.” (Il faut d’ailleurs souligner ici que le percussionniste Alfie Trowers est le seul membre de Seeed à avoir des ancêtres jamaïcains !).
Pierre reconnaît que le caractère intraduisible de certains éléments peut nuire à la compréhension. En d’autres termes : dans une autre langue, Seeed perd de son identité. Difficile effectivement de restituer dans une autre langue ce sens aigu du lieu, ces jeux de mots sur les différents accents, ce côté petit morveux qui défend son territoire ou “fat B”, comme Seeed préfère appeler la capitale allemande. “Pour nous cela signifie que nous devons jouer encore plus sur nos spécificités sur le plan musical. Quand il s’agit de flows saccadés ou d’exprimer une vraie fureur, je ne peux pas rivaliser avec des types comme Elephant Man. Je n’essaye donc même pas. Et c’est la même chose pour nous tous. En fait, je crois qu’on ne sonne franchement pas jamaïcain. Nous sommes terriblement méticuleux pour tout ce qui touche aux arrangements, nous passons énormément de temps à concocter des chansons faciles à mémoriser. C’est quelque chose qui s’est complètement perdu sur la scène dancehall jamaïcaine avec la pression qui règne aujourd’hui. L’écriture et la composition ne sont tout simplement plus aussi importantes qu’elles ne l’ont été. Il faut donc faire la différence au niveau de la production et de l’écriture, c’est ça qui fait que les gens viennent vers nous.
A l’occasion d’une visite en Jamaïque dans le cadre de la production de “Next!”, Pierre a constaté qu’il y est respecté mais préfère d’une certaine manière prendre ses distances et continuer à peaufiner les spécificités du groupe. “On ne cherche pas à les battre dans leur propre camp. Gentleman est un phénomène énorme en Allemagne, mais en dehors des frontières du pays il ne sort pas du marché reggae traditionnel. Il pourrait réunir ses filles et s’envoler pour un festival reggae en Californie ou en Jamaïque, fournir n’importe quel groupe avec une liste de riddims et assurer. Mais ce n’est pas notre genre. Nous essayons d’être différents. Avec Seeed il faut tout le groupe, pas juste trois chanteurs, pour obtenir notre son. Nous sommes quinze en tout, si on inclut les danseurs et Olsen, celui qui assure derrière la console de mixage. Chacun a son rôle à jouer. Il faut la section cuivre, les costumes, tout le côté spectaculaire. Ce que je veux dire, c’est que nous dépensons beaucoup d’argent en lumière et en vêtements. Je suis moi-même très sensible à l’aspect visuel, j’aime être impressionné. Le look jeans et t-shirt, mon vieux – ça ne le fait pas. Ce que nous proposons à notre public c’est quelque chose de différent, un son différent, un feeling différent. Nous sommes avant tout un groupe de scène. C’est notre principal argument. Sur scène on assure vraiment et on est capable d’éclipser plein de groupes, reggae ou non, j’en suis persuadé.”