Reggae Party Tour
14/11/20 au 28/11/20
Interview Bruno Blum Interview Bruno Blum
30/08/03 - Auteur(s) : Frenchie

Quelles étaient tes influences à cette époque?

Jimi Hendrix, Bo Diddley, les Sex Pistols, Muddy Waters, Patti Smith, Charlie Parker, King Tubby, Johnny Winter, Jacques Dutronc, Fela, Gregory Isaacs, Ten Years After, LKJ, Frank Zappa, Charlie Chaplin, Reiser, Franquin, Cavanna, Serge Gainsbourg, Tangerine Dream, les Beatles, le Velvet Underground, Salvador Dali, Métal Urbain, les Rolling Stones, Prince Buster, Little Richard, Coluche, Gene Vincent & the Blue Caps, Big Youth, la Cicciolina, Hawkwind, Le Professeur Choron, Lee "Scratch" Perry, le Clash, les Stray Cats, les Pretenders, Sun Ra, Bob Gruen, les Heartbreakers de Johnny Thunders, Moebius, Harvey Kurtzman, Bob Marley & the Wailers, George Brassens, Grandmaster Flash & the Furious Five, les Ventures, Klaus Schulze, les Flying Padovanis, Wilko Johnson, Motörhead, Gotlib, Druillet, Claire Brétécher, Patrick Eudeline, J.J. Cale, Nietzsche, les Ramones, King Crimson, Duke Ellington, Picasso, Tappa Zukie, John Lee Hooker, Kraftwerk, le problème c'est que j'en oublie les trois quarts.

Raconte tes débuts dans le Reggae?

J'ai découvert Bob Marley gamin à la sortie de "Natty Dread" en 1974. Ado je suis parti vivre à Londres en 1976 pour échapper à la délinquance déjà avancée et pour faire du dessin animé. J'ai forcé un réduit de l'impasse de Vernon Yard, où se trouvaient les disques Virgin au tout début, à Portobello road. J'ai piqué un album de Tangerine Dream, un de Klaus Schulze, deux U Roy, et un Peter Tosh. J'ai trouvé ça pas mal, mais pour le reggae au début j'appréciais surtout Bob Marley. "Rastaman vibration" et "Natty Dread". Deux chefs-d'ouvre. Mais quand je suis entré chez R&B Records à Stamford Hill, à l'arrêt de bus du quartier nord-est où j'habitais, j'ai découvert tout l'univers des 45 tours, des imports. Tout mon fric passait là-dedans. J'avais branché mon énorme ampli de basse sur ma chaîne, et on écoutait du Tappa Zukie à fond toute la journée.
C'était un quartier jamaïcain et juif orthodoxe, et ça se passait très bien. On allait régulièrement au Phoebus, un sound system de Stoke Newington. J'y emmenais mes copains rockers et les stars du punk rock. J'étais absolument le seul blanc à y aller sinon. Je pourrais en parler des heures. C'était géant. Enorme. le dub, le vrai, des heures durant, la nuit, dans le noir, la ganja, le volume, des super sélections. On avait monté Private Vices, un groupe punk avec Christophe, de Mantes la Jolie, un métis, et il aimait beaucoup le reggae. On y allait ensemble. On connaissait Joe Strummer (du Clash) qui nous en avait beaucoup parlé, et puis il y avait Patti Smith qu'on adorait, qui radotait là-dessus, et puis "Punky Reggae Party".
Au premier club punk de Londres, le Roxy club en 1977 , il n'y avait pas assez de disques punk, tout était interdit, alors on y écoutait du reggae et les Pistols. Lee Perry, Police & Thieves, "Punky Reggae Party", "Jamming", des trucs que je ne connaissais pas. Nous on jouait punk, mais on écoutait beaucoup de reggae. Aux répétitions je les poussais à jouer du reggae. Je me souviens des boufs : "Gangsters" des Specials, "Smoking my Ganja" de Capital Letters.


Comment appréhendes tu ce qu'on appelle la scène de reggae français?

C'est quoi le reggae français ? Il faut comprendre que pour moi l'identité musicale de la France c'est avant tout la chanson, et que si on fait du reggae francophone il faut passer par cette case-là un minimum. D'Yvette Guibert à Aristide Bruant, de Fréhel à Gabin, de Trénet à Brassens, de Brel à Ferré, de Francis Blanche à Hector, d'Antoine à Gainsbourg, Nino Ferrer, Renaud, Souchon, NTM, Zazie, Bénabar, tout ça c'est d'abord une histoire de paroles. De compositions. Je me place sur ce terrain-là. Je connais mes racines, et elles ne sont pas en Ethiopie ! S'il n'y a pas ça, pour moi ça ne fonctionne pas. Les Français ont tendance à l'oublier, et à se contenter de singer les Jamaïcains. Ça n'a aucun intérêt pour moi. Si tu écoutes le reggae de Gainsbourg, ça s'inscrit dans une cohérence "dub poet" reggae et chanson à la fois, c'est du bon reggae, mais avec un esprit d'ici. C'est la vraie rencontre de deux mondes.
Pierpoljak a réussi de belles compositions en restant vraiment reggae, Raggasonic a réussi à s'adapter à l'esprit dancehall mais là encore c'est
toujours grace à leur écriture. C'est donc possible d'avoir le meilleur des deux mondes. Le défi c'est de faire de la bonne musique. En France la musique a tendance à être naze, par rapport aux compositions. Ecoute la radio. Comme le rock, la soul, le jazz ou l'afrobeat, le reggae me défie de faire de la vraie musique, pas juste un accompagnement de fond pour mes paroles. Mais s'il n'y a pas les compositions à la base, ça ne m'intéresse pas. La chanson c'est ce que je fais depuis toujours, que ce soit de l'afrobeat, comme sur mon album enregistré au Nigeria avec Amala et les musiciens de Fela, que ce soit du blues, du jazz ou du reggae. Si j'ai envie de faire du reggae jamaïcain, je vais en Jamaïque, et je vois que ce n'est pas ma culture. Il faut que j'ajoute un plus parisien. C'est pareil pour la soul ou le blues. Il ne suffit pas de copier et de bidouiller un texte français bidon, il faut sentir le sens autant que le rythme. Moi j'ai un groupe de soul/r&b/rock depuis toujours, je suis guitariste, je chante des reprises de soul ou de blues et je m'amuse à jouer dans les bars avec des copains. Mais pour faire des disques et défendre mes compositions, c'est différent. Il faut des vraies compos. Et puis après ça il faudrait qu'on ait de vraies radios ! Là franchement il ne reste plus que Radio France dont le critère soit simplement la qualité. Et pour encore combien de temps ? Le gouvernement a commencé à tout casser chez Radio France. Ils vont
s'aligner sur les radios commerciales c'est sûr. Fini la culture ! Fini la création ! Fini l'élégance ! Vive le commerce ! Franchement c'est un beau cliché mais c'est une réalité. On y va tout droit. Je suis étouffé par la politique des radios qui sont vraiment presque toujours ineptes je trouve, des imposteurs. Je ne passe pas souvent à la radio, alors que ma musique est d'abord faite pour ça. C'est l'asphyxie pour moi. C'est une insulte, une vraie honte pour eux, et je dois avoir le courage de le dire. Et après il faut que ça joue, moi le dub électronique style UK Steppers ça va
cinq minutes en boîte ou en sound, mais c'est pas ce que j'ai envie d'entendre chez moi. J'ai besoin de voix, d'intelligence, de senti, de sens, de musicalité. Le dub que je fais, c'est du vrai dub à la jamaïcaine, des remix de chansons, pas du bricolage autour d'un Pro Tools et de boucles samplées. Il y a une âme, et puis surtout des vrais musiciens. Les Dub Ambassadors sur "Nuage d'Ethiopie", Dub de Luxe, mon groupe actuel, ou encore les Wailers, et sur mon prochain album Horsemouth, Flabba, Dub De Luxe. on peut repasser les mixes dans un ordinateur pour décorer un peu mais il faut que ça pulse à la base. D'un autre côté, tu as des groupes de scène sympathiques comme Mister Gang, Sinsemilia, Baobab ou Kana, Rasta Bigoud, ils explosent sur scène. mais leur faiblesse c'est toujours les compositions à mon avis. Je préfère encore Tryo, pour le reggae c'est surtout une image chez eux, mais dans le fond ils ont une vraie identité bien à eux, le côté anar chanson contestataire moi ça me plaît. Et si je veux du vrai reggae j'écoute Gregory Isaacs. Tryo ils ont plus à voir avec Renaud qu'avec Horace Andy. Mais moi ça me va. Je ne suis pas un fanatique de leurs disques, je trouve leurs musiques parfois faiblardes mais ils ont bossé, ils ont du talent, ils ont de vraies chansons et ils font un malheur sur scène. Et puis ils se sont faits tous seuls, sans soutien des majors, sans trop de concessions. Et ça, ça mérite le respect maximum. Je reprends parfois leur "Salut ô" sur scène pour déconner !

Comment s'est passé ta rencontre avec Sir Coxsone, et ton enregistrement là-bas?

J'ai traduit les sous-titres d'un film de Stephen Paul sur Bob Marley, et après j'ai été voir Jean-François Bizot, mon nouveau patron à Actuel/Radio Nova, pour lui proposer de faire un magazine hors-série pour commémorer les 50 ans de la naissance de Bob Marley. Bizot décide : Actuel venant de disparaître, on va lancer un nouveau magazine. Je me suis mis au travail avec Patrick Zerbib, qui travaillait sur ce qui deviendrait Nova Magazine. J'ai fondé avec lui le premier numéro, le hors-série Bob Marley « Nova Collector » qui contenait les inédits promis par Chris Blackwell.
Pour les besoins du Nova Mag, j'ai fait un nouveau reportage en Jamaïque. J'avais gentiment proposé à Hélène Lee d'y aller à ma place mais elle s'est mise à me traiter de gros Babylone. J'ai eu beau lui dire qu'on devait travailler ensemble pour la bonne cause reggae, mais elle n'a plus voulu m'adresser la parole depuis, elle est vraiment bizarre. Il paraît qu'elle n'a pas supporté que j'aie traduit les sous-titres du film sur Bob Marley à sa place. Va savoir. Donc je suis parti et j'ai été revoir mes copains de Kingston, dont Coxsone Dodd, qui m'a brusquement demandé de lui chanter mes chansons. J'ai auditionné devant King Stitt et ses potes dans le Studio One, et il a aimé mes compos. Coxsone a aussitôt décidé de me produire à Studio One et on a enregistré « Bien plus érotique » et « Sous la douche » le lendemain avec les célèbres « Dizzy » Johnny Moore à la trompette bouchée, Bagga Walker à la basse, Pablove Black aux claviers et Vincent Morgan à la batterie. Un sacré souvenir. « Sous la douche » sonne vraiment super. Mais comme il fait souvent, Coxsone n'a pas sorti le disque. Ça finira bien par sortir un jour. Il m'a dit que j'étais le seul artiste non-jamaïcain qu'il ait jamais produit. On s'aimait bien, avec Coxsone. J'appréciais sa musique et lui la mienne. C'est toujours en rencontrant les gens sur le plan musical que j'ai eu les meilleures relations de respect avec les Jamaïcains

Est-ce difficle d'être un artiste sur un label indépendant?

Je te renvoie à une sorte d'édito que j'ai publié dans le livret de mon album "Think Différent", paru en 2002, et qui gueule contre les atteintes à la liberté d’expression dues à ce qu’on appelle la censure économique ! J’ai mis tout ce que j’avais dans ce disque, des années de travail, la collaboration d’un grand nombre de copains musiciens, de l’argent, de la passion. Il contient des morceaux enregistrés sur une période de dix ans. Je trouve l’album plutôt original, différent parce qu’il touche spontanément à plein de styles très différents justement, et que mon univers très BD passe bien dedans. L’idée c’était de reprendre le slogan de la pub Apple, qui suggère de ne pas faire comme tout le monde. L’humour passe, mais il y a aussi des choses moins drôles dedans. Il y a un gros travail d’écriture, et franchement j’en suis fier. On l’a envoyé à des dizaines de médias dont je pensais naïvement qu’ils verraient l’intérêt de tout ça, qu’ils entendraient que les morceaux sont un peu spéciaux, que j’ai un style, quoi. J’ai été blessé par leur indifférence. Heureusement que j’ai fait d’autres disques qui marchent mieux, et que j’ai un public qui s’intéresse à mes disques, que des gens ont repéré que j’étais un peu à part. Mais comment veux-tu que ces gens un plus curieux que d’autres aillent écouter mon disque s’ils ne sont même pas informés de sa sortie ? J’ai eu le même problème avec « Amala & Blum/Welikom 2 Lay-Gh-Us ! » enregistré au Nigeria avec des musiciens de Fela, mais là au moins France Inter en a pas mal parlé quand même. Je ne peux quand même pas prendre de la pub sur M6. C’est aux médias de faire leur travail un minimum. Moi quand j’étais journaliste, je passais mon temps à essayer de lancer des disques que je trouvais intéressants. Alors faut croire qu’ils n’ont vraiment pas aimé le disque !
Mais je crois aussi qu’aujourd’hui ce qui fait qu’on parle plus ou moins d’un album ce n’est pas son contenu, c’est la somme d’argent qui est investie dessus. S’il y a beaucoup d’argent, c’est un événement. S’il y en a peu, c’est comme si c’était pas important. Mais c’est pas le budget promo qui fait l’intérêt d’un album. Je trouve que ça a des conséquences graves sur la culture des gens, sur leur éducation, sur leur information. C'est une atteinte à la liberté d'expression je trouve. La crise de la démocracie découle en partie de ça. C'est sérieux. Le commerce tue la conscience, le goût, l'intelligence, l'élégance, l'art. Il faut payer pour tout, même pour jouer sur scène ou pour passer à la radio maintenant. Il y en a beaucoup qui s’en foutent, mais je crois que les conséquences existent, et que le prix à payer pour ça est élevé.

Parle nous du remix des moceaux de Gainsbourg dont tu t'es occupé...

C’était évident comme idée de mixer des dubs des chefs-d’œuvre reggae de Gainsbourg. Normalement tous les bons reggaes donnent une version dub. Alors des classiques pareils, des rythmes aussi sublimes… Sly Dunbar m’a dit un jour que « Aux armes et caetera » est le disque de reggae dont il est le plus fier, celui où il joue le mieux. Donc, logique de mixer des dubs. Encore fallait-il le faire bien, et dans l’esprit de l’âge d’or du dub, qui date de l’époque où ça a été enregistré. Ça me semblait inaccessible de toucher à des bandes pareilles. Et puis un jour où j’étais remonté, à la suggestion de Gilles Verlant j’ai contacté Philippe Lerichomme, son réalisateur artistique depuis « L’homme à la tête de chou » en 1976 jusqu’à sa mort. Je le lui ai proposé. Il a trouvé l’idée bonne, et il avait entendu parler de mon travail de rééditions sur Bob Marley, pour lequel au passage j’ai mixé huit titres. Mais Philippe m’a demandé d’écouter mes productions, il voulait entendre mes réalisations artistiques. Je lui ai donné mon album de reggae « Nuage d’Ethiopie » qui venait de sortir en 2001, et le « War Album » avec les Wailers et la voix de Sélassié. Ça lui a plu comme CV, et il a accepté tout de suite après ça. J’ai été très touché qu’il me félicite pour ma chanson « Les mains en l’air ». Philippe a été vraiment adorable avec moi, et il m’a soutenu chez Universal, tout comme Jean-Yves Billet chez Mercury par la suite. Mais ça n’a quand même pas été facile d’obtenir le budget. J’ai toujours été un admirateur de Gainsbourg, et la contribution de Philippe a évidemment été très importante, j’étais très flatté qu’il apprécie mon travail. C’est d’ailleurs Philippe qui avait eu l’idée de faire du reggae, et Serge avait accepté. Mais il fallait que la famille soit d’accord pour qu’on touche aux bandes, et après force péripéties administratives et contractuelles, on a enfin sorti les bandes multipistes originelles des entrepôts d’Anthony. On les a cuites dans un four à Londres, car avec l’âge le couche de matière magnétique qui contient le son part en poussière, surtout les bandes de marque Ampex. Une fois cuite, la musique a été copiée sur une bande neuve. Il faut faire la copie du premier coup, car après la bande d’origine est foutue. Ils ont fait des copies de sauvegarde, et une copie pour moi. Et puis je suis parti à Kingston le 11 décembre 2001, trois mois pile après le 11 septembre, par un vol American Airlines pour Miami. Avec la peur des attentats, les bagages supplémentaires n’étaient pas autorisés. On m’a refusé à l’embarquement parce que j’avais trop de poids avec les grosses bandes. Il a fallu prendre un transporteur spécial et je suis rentré chez moi à Ménilmontant. Le lendemain à la fouille quand on m’a demandé ce qu’il y avait dans mon étui de guitare, j’ai finement répondu « un bazooka », ça les a fait sourire, mais cette fois je n’avais plus le poids des bandes et j’ai pu m’envoler. J’ai loué un petit appartement à New Kingston. On a tout de suite attaqué le mix les dubs avec Soljie Hamilton. Soljie a commencé sa carrière en tant qu’assistant au studio Channel One en 1973, où il a beaucoup travaillé avec Sly & Robbie pendant l’âge d’or du reggae. C’est un petit gars qui a réussi à sortir du ghetto et à devenir un ingé super pro et super connu grace à sa rigueur et son talent. C’est lui qui a mixé une grande partie des disques Xterminator, qui dominaient le reggae dans les années 90. Il a réalisé plein de hits de Sizzla, Luciano, plein de gros noms. Il est très exigeant, et il est capable de mixer le dub dans l’esprit et la manière de King Tubby comme personne. Le tout sur du vieux matériel 24 pistes analogiques, comme à la grande époque de Tubby, Scientist et Jammy. On a fait plusieurs prises de chaque dub. Moi je m’occupais de considérations générales sur le son, par exemple je ne voulais pas trop modifier le son de batterie de Sly, qui est génial. Je voulais qu’il reste mat. J’ai aussi donné l’orientation années 70 et Soljie y a été à fond. Il a pu se lâcher. C’est marrant parce que tout le monde aime ce son-là mais comme il paraît que ce n’est plus le son de maintenant personne n’ose le faire. Sly & Robbie, m’ont dit ça, tous les musiciens là-bas te disent ça. Là je tenais des bandes de référence du genre, il n’y avait donc pas à hésiter. Il fallait la jouer roots, pas flinguer le tout avec des machines et des overdubs. Montrer ce qu’est le véritable dub, c’est à dire pas un truc bricolé sur un sampler, mais des musiciens qui jouent vraiment et un bon ingé son qui délire dans le mix avec quelques effets simples - et beaucoup de talent.

Je me suis aussi occupé des pistes de voix. Je rentrais et sortais la voix de Gainsbourg et les chœurs, et j’envoyais les effets dessus le plus souvent. J’avais calculé chaque mot, j’avais écrit les paroles et en repérant où se trouvaient chacun des mots que je voulais garder ou couper. Pas évident à faire comme choix. Mais je connais bien l’œuvre de Gainsbourg, et j’étais en quelque sorte son représentant dans le studio, le seul Français au milieu des Jamaïcains. C’était donc particulier car Soljie et moi étions à la console sur tous les dubs alors qu’il est habitué à travailler seul. Là-bas c’est une pointure et personne n’oserait lui dire quoi que ce soit sur la manière de travailler. Mais je pense que ces paroles sont très importantes dans l’album, et il ne comprend pas un mot de français. Alors il a pigé ma démarche de producteur francophone et je m’y suis mis. J’ai moi-même mixé beaucoup de dubs pour mes propres disques, et je connais bien cette musique alors ça a fonctionné, je ne l’ai pas trop gêné, je l’ai au contraire poussé à aller le plus loin possible dans son traitement dub. J’ai participé à d’autres choses, en passant le piano et la guitare rythmiques dans ma pédale wah wah sur « Javanaise dub » par exemple. Soljie m’a dit ensuite que Lee Perry avait beaucoup fait ça. J’apportais des idées. Une fois les dubs terminés, Soljie enchaînait en mixant les versions instrumentales dépouillées, pour que les DJ puissent ajouter leurs voix plus tard. Et après ça on faisait une version toute simple avec la voix de Gainsbourg, en profitant du nouveau son du mix qui était sur la console. Mais la version Gainsbourg je ne la trouvais pas très intéressante, elle n’apportait pas beaucoup par rapport à l’original. Et puis j’étais là pour faire des dubs, pas pour refaire des versions chantées. Mais j’avais une idée derrière la tête. J’ai demandé à Soljie d’isoler les voix de Serge et des filles, et de me les copier seules à part pour que je puisse ensuite retravailler de nouvelles versions Gainsbourg à Paris… On a d’ailleurs trouvé des pistes de voix inédites que j’ai utilisées dans « Dub rastaquouère », « Dub des stups », la version longue de « Marilou reggae dub » la version inédite chantée de « Daisy Temple » et « Ecce homo et caetera ». Les tout premiers titres qu’on a mixés étaient les inédits, « Je ne t’aime plus moi aussi » et « Planteur Punch », parce que je voulais savoir ce qu’il y avait sur la bande ! J’étais très curieux de découvrir des inédits reggae de Gainsbourg ! Mais il n’y avait pas la voix de Serge dessus alors on en a fait des dubs. Au retour Philippe Lerichomme m’a dit que Serge n’aimait pas la rythmique de Sly & Robbie sur « Je ne t’aime plus moi aussi », que moi j’aime bien par contre, alors par respect pour l’artiste naturellement je ne l’ai pas retenue pour l’album. Mais la contribution de Sly & Robbie et des Revolutionaries est énorme. C’est une belle coïncidence d’ailleurs que ce soient les Revolutionaries qui jouent sur l’hymne qu’est « La Marseillaise ». D’ailleurs je regrette de ne pas eu avoir assez de place sur les deux doubles CD pour y mettre toutes les versions in extenso. « Les Locataires » par exemple, fait presque six minutes avec Sly & Robbie déchaînés, mais sur le disque on baisse le son à deux minutes et des poussières d’étoile. C’est dommage, on en perd plus de la moitié. J’ai quand même mis l’intégrale de 5 minutes et demie de la rythmique de « Lola rastaquouère » sur « Dub rastaquouère », parce que ça c’était vraiment trop fort. Ça a été entièrement improvisé en studio, c’est du très grand art. Je n’ai jamais entendu Sly & Robbie jouer comme ça, même en public quand ils se lâchent vraiment. Je n’y ai rien ajouté, il n’y a pas de montage, rien, juste quelques effets dub.

Comme l’ambiance était bonne à mon arrivée on a mixé tout l’album « Aux armes et caetera » sans débander. Il arrivait qu’on mixe deux titres par jour : plusieurs dubs, les versions instru pour plus tard, pour y poser les voix des DJ, les versions Gainsbourg, les versions a cappella… deux titres par jour ! On était complètement dedans, de onze heures à vingt heures. Il fallait partir à l’heure, le studio était loué la nuit. Le seul problème c’était de trouver à manger, parce que Soljie ne voulait pas que j’aille à pied au coin de la rue. Trop dangereux. Ghetto. Et Buffalo Bill, qui était chargé de me rapporter des Ital stews, se barrait avec la voiture et ne revenait qu’à six heures du soir ! Enfin en huit jours tous les remix de « Aux armes » étaient terminés ! Exactement comme Philippe, Serge, Sly, Robbie et les autres l’avaient fait en cinq jours : en donnant tout. La musique nous a portés sur un nuage. On a collé à l’esprit mystique du chef-d’œuvre originel, à la vibes palpable. Un grand flash, on était dans une grande énergie, on sentait bien qu’on faisait un truc énorme, ça s’entendait. J’étais aux anges.

Ensuite entre noël et le jour de l’an 2001 j’ai sorti les bandes de l’album « L’homme à la tête de chou ». C’était risqué, mais je voulais refaire complètement la musique autour de la voix de « Marilou reggae ». Ce morceau a été le tout premier reggae enregistré en français, en 1975, mais les musiciens anglais qui jouent sur l’album ne savaient pas jouer le reggae, qui est une musique vraiment spéciale. Alors j’ai été voir le grand batteur Horsemouth Wallace, qui s’est fait pas mal remarquer en France en tournée avec Pierpoljak. Horsemouth est un géantdu genre depuis les années 70, et un spécialiste des ajouts de batterie sur des musiques existantes. C’est lui qui a fait ça sur tbeaucoup d’albums Studio One, les albums de Burning Spear remixés, tout ça, c’est lui. C’est très difficile, il faut vraiment être dedans si tu ne veux pas de flas partout. Il a enregistré en une prise, directement, avec comme seul guide de tempo la cloche d’origine. Incroyable. A la basse j’ai pris Flabba Holt, le vétéran de Roots Radics, parce qu’il a beaucoup enregistré avec Gregory Isaacs, qui dégage le même genre d’ambiances intimes que Gainsbourg. Au piano, le jeune Niko, qui a super bien bossé. J’avais déjà enregistré des morceaux à moi avec lui à Kingston en 95. Un excellent pianiste. Il a d’ailleurs joué avec Pierpoljak aussi. J’ai aussi pris le monstre de la percussion Sticky, qui jouait déjà sur « Aux armes » et « Mauvaises nouvelles », et des cuivres, mais ils ont joué faux et je n’ ai presque pas utilisé les pistes, sauf le solo de trombone à coulisse. Mais la crème sur le gâteau, c’était de collaborer avec la chanteuse Brady, qui est aussi adorable et talentueuse qu’elle est jolie, fine et féminine, ce qui n’est vraiment pas très courant à Kingston, où les femmes sont souvent obèses, vulgaires et pas fines du tout ! J’ai chanté le chœur de « Marilou reggae » que j’entendais, que je voulais à Brady, et elle a tout de suite chopé la mélodie. Elle y a ajouté une idée ou deux à elle, et avec ses deux copines de LMJ elles ont tout enregistré en une prise formidable. Ça change de Paris où tu passes la journée rien qu’à faire le son de batterie ! Là-bas, tout va toujours très vite. Chaque fois que j’ai enregistré à Kingston, tout s’est fait en une ou deux prises. Sur « Marilou reggae » j’ai joué la guitare rythmique. On a fait toute la rythmique en une seule prise, sauf moi qui ai dû refaire la guitare ! Mais j’étais assez content du résultat une fois que c’était mixé. Les prises de son sont de Nigel Burrell, mais j’ai oublié de mettre son nom sur les livrets, j’ai seulement crédité son assistant Dr. Marshall. C’est une erratum. Le morceau a le son exact de ce qui se faisait en 1975, date à laquelle la voix d’origine a été enregistrée. Je ne voulais pas du son dancehall des années 2000, qui aurait été un anachronisme pour Gainsbourg je trouve. Alors tant qu’à faire je me suis fait plaisir en faisant un son vintage, qui correspond à ce qui aurait pu être fait à l’époque où Serge a écrit « Marilou reggae ». S’il l’avait enregistré à Kingston il aurait sûrement sonné un peu comme ça. Le morceau est sorti sur un 45 tours 25 centimètres qui s’est vendu comme des disques de Star Academy ! En quinze jours il était épuisé. Quatre mix différents, dont un avec Spydaman, et on a aussi fait un CD single qui est pas mal passé à la radio. J’étais fier comme un bar-tabac de jouer sur un disque de gainsbourg. La version avec Spydaman vient de sortir en CD sur la compilation « Love and the Beat », ça veut dire que c’est un morceau qui va rester dans la discographie, c’est un vrai single.

Après ça en janvier 2002 on a remixé l’album « Mauvaises nouvelles des étoiles » sur le même principe que l’autre. Comme il manquait une bande, oubliée par erreur à Paris, le temps qu’ils la retrouvent j’ai attaqué les versions DJ avec Big Youth et les autres. Il y avait tellement de concurrents DJ que j’ai été obligé de faire des auditions. C’est tout juste s’ils ne se battaient pas pour enregistrer. C’était à tel point qu’une fois les artistes choisis je suis parti faire une partie des voix dans un petit studio éloigné du centre, au bord de la mer, en plein ghetto, à Shooter’s Hill, avec David McFarlane, un petit ingé son de vingt ans inconnu mais qui bossait bien. Comme ça on était peinard. Il y a toujours une dimension humaine très spéciale en Jamaïque parce que tout le monde veut de l’argent sans arrêt et quand tu choisis tes collaborateurs ils te sont vraiment reconnaissants. Ils savent que tu aurais pu prendre quelqu’un d’autre. Tu sais toujours que tu donnes ton oseille à des gens qui en ont besoin, mais il faut garder la tête froide sinon tu donnes tout en deux secondes. C’est difficile. A la fin je craquais vraiment, la pression était très forte avec les DJ. Je ne pouvais pas me payer des stars comme Sizzla, et puis des stars actuelles ce n’était pas dans l’esprit de Gainsbourg. Et puis moi je voulais des filles, comme il l’aurait sans doute souhaité, et des gens qui toastent dans tous les styles. Le vétéran des années 50, le quasi inventeur du rap, en tous les cas le premier proto-rappeur à avoir fait un vrai hit, King Stitt, c’était une bonne idée pour « Des laids des laids », et le duo Spectacular/Culture T sur « Vieille Canaille » aussi. Spectacular est super fort. IL a tchatché six minutes d’un coup sur « Les locataires » et je n’en ai gardé que trois minutes et demi.
J’ai aussi adoré la version anglaise de « La Javanaise » par Brady, « Men Will Deceive You ». On a beaucoup travaillé ce morceau-là, on l’ a répété chez elle, les chœurs shadam-dam/shadam-dam sont très durs à chanter en place sur le reggae, plus les harmonies, c’était techniquement ardu. Les prises de voix ont duré toute une journée rien que pour ce morceau. Brady a été fantastique malgré son rhume, et sa copine June Cole aussi. De la pure soul. Je garde aussi un bon souvenir de Lisa Dainjah, qui a été très créative et avec qui j’ai beaucoup travaillé les paroles et l’esprit de « Lola rastaquouère Is Back ». Je lui ai proposé de jouer le rôle d’une ex qui revient dans la vie de Serge et lui déclare sa flamme. Je soufflais toujours mes idées aux interprètes, et ils réagissaient plus ou moins bien. Lisa a aussi bien pigé les jeux de mots de « Mickey Maousse », je lui ai écrit les idées de « Minnie Pussy » et elle a embrayé impeccablement. Il est bien réussi je trouve. D’autres sont moins biens.
J’ai expliqué toute l’histoire de l’hymne national à Big Youth, qui a adapté la Marseillaise à son discours rasta. Il a fait cinq faux départs, et boum, il a tout enregistré en une prise. Je l’ai même filmé. Soljie avait apporté une caméra pile le jour où on mixait le morceau « Aux armes et caetera », et j’ai des images du mix des dubs. Je me souviens aussi de l’ado Rizzlamigo, qui crevait la dalle sur le trottoir devant le studio à longueur de journée. Il vivait dans la rue, il arrivait de la campagne et voulait réussir à la ville. Il dormait dehors avec une machette dans le pantalon. Je l’ai entendu à travers la porte un jour et j’ai fait un essai avec lui.

Il a tout donné en studio. Il partageait sa réalité les yeux révulsés, sa foi et sa détresse en direct. C’était trop pour la vibration Gainsbourg, alors je l’ai saupoudrée sur un dub superbe, un des meilleurs, celui du divin « Daisy Temple ». Sa voix se noie un peu dans le mix ça et là, ça donne une dimension mystique totale, enfin c’est ce que j’ai voulu faire, un délire un peu free à la Archie Shepp. Avec son cachet il s’est payé un vélo. J’ai mixé seul les voix de toutes les versions DJ, avec trois DJ qui tapaient à la porte pour tenter leur chance à longueur de mix. C’était pas facile de mixer Rizzlamigo par exemple, Parce que le mix participait beaucoup au résultat final. Pour Lone Ranger c’était plus simple, un super pro à qui j’ai juste soufflé l’idée de « Rub a Dub International » plutôt que « reggae international » qu’il avait eue. J’adore ce qu’il a fait. C’est un géant du reggae. Il faut découvrir ses disques absolument.
Le mixage de « Mauvaises nouvelles des étoiles » a repris à l’arrivée de la bande manquante. Mais l’ambiance avait changé. Il y a eu un peu de tensions avec le studio pour des histoires d’argent, avec Buffalo Bill aussi, quelques jours après qu’il ait enregistré son fabuleux « Marilou A Dance Reggae » sur le rythme de « Marilou reggae dub ». Lerichomme et Gainsbourg ont raconté que lors de l’enregistrement aux Bahamas ils ont eu ce genre de problèmes, fréquent avec les Jamaïcains, et ça s’est reproduit à la fin du mixage de « Mauvaises nouvelles » aussi. J’ai eu le problème des pets sur « Evguénie Sokolov » aussi, comme eux. Soljie le rasta a tout simplement refusé de mettre les faux pets dans le mix. Ça a cassé l’ambiance. Ce n’était pas grave parce que je pense que les pets sur la version originelle gâchent un peu l’écoute de la musique. Si on veut l’écouter, le disque existe toujours. Et avec ce remix, on a la version sans bruitages, plus confortable ! C’était l’occasion de faire quelquechose de différent, amis je voulais quand même faire un mix avec pets, pour le principe. Ça n’a pas été possible.

Le tout dernier enregistrement que j’ai fait c’était Mark Holloway. Pour « Juif et Dieu » je ne voulais pas de chanteur, juste un DJ. Mais le DJ, Intaleck, n’y arrivait pas. Il ne tenait pas la route sur la longueur du morceau. Ça ne marchait que trente secondes. On était à Shooter’s Hill, au bord de la mer, et Mark Holloway était du quartier. Il entrait sans arrêt dans le studio pour me dire qu’il était le meilleur chanteur de l’île, mais je ne voulais rien savoir, je ne voulais pas de chanteur. A cinq heures du soir j’ai fini par craquer et lui donner sa chance parce qu’Intaleck n’assurait pas. Il avait raison : il était incroyablement bon et chantait ultra juste. On a fait deux prises en duo avec Intaleck qui ont parfaitement fonctionné. Quelle voix ! Un vrai coup de chance. Mais pour les paroles il était assez ignorant et ne savait même pas ce que c’était qu’un juif… il s’est fait engueuler par ses copains rastas que ça énervait que ce soit un étranger qui le lui explique… je lui ai soufflé les paroles de A à Z… et ils ont fait une « combination » DJ/chanteur. Un de mes titres préférés avec le « Marilou A Dance Reggae » de Buffalo Bill.

Pour finir, il faut que je vous raconte comment j’ai fait ma version anglaise de « Lola rastaquouère ». Je m'étais fait une version en français perso pour déconner, pour faire un cadeau spécial à ma copine, qui s'appelle justement Lola. Et puis j'ai poussé le bouchon, j'ai traduit le morceau avec soin, et j'en ai enregistré une version anglaise comme ça, parmi tous les essais qu'on faisait avec les DJ, et dont beaucoup ne sont pas sortis. Je l'ai interprété en anglais en prenant l'accent français exprès, pour respecter l'esprit Gainsbourg, qui a un gros accent sur ses rares morceaux anglais ! Alors que moi, en fait, je parle anglais sans accent si je veux, comme tu peux le vérifier sur ma version de « War ». J’ai vécu des années à Londres. Je ne pensais pas le sortir, mais je l'ai quand même proposé, comme ça, à Jean-Yves Billet chez Mercury-Universal, qui a dit « on le met ». Tu parles que je ne me suis pas fait prier ! En fait un peu comme Antoine De Caunes qui a eu du succès en Angleterre où il présentait son « Rapido » avec un super accent français, mon accent charme surtout les étrangers, qui en plus comprennent enfin ce que raconte Gainsbourg ! Enfin au bout de près de trois mois de studio non stop, j’étais pas fâcher d’arrêter. J’ai lancé le pressage de quelques disques à moi sur mon label Human Race.

Une fois rentré avec mes bandes après cinq jours de vacances à la mer, seul à méditer dans un bungalow de Portland, je suis retourné en studio à Paris. J’ai ressorti les mixes, et j’ai commencé à faire des montages des dubs. J’ai pris l’intro de tel mix, le milieu de l’autre… on ne s’en rend pas compte, mais les mixes ont été montés, et ça participe à leur efficacité. Ça change beaucoup de choses, ça ajoute à leur intensité.

Sur « Dub et caetera » c’est une seule prise sans montage, une vraie performance de Soljie. Parce que là-bas le dub se mixe comme ça : tu fais une prise en direct, au feeling. Tu te laisses porter par la musique et tu improvises tout, les coupes de pistes, les effets, les voix, l’esprit… ça peut donner des résultats très différents d’un mix à l’autre. Sur la plupart des autres titres j’ai fait des montages, certains très compliqués, parce que tel ou tel passage était trop bon… il fallait que ça reste cohérent, et que ça respecte la musique telle qu’elle a été jouée. Je n’ai jamais pris la fin d’un morceau pour la coller en intro par exemple. C’est juste que tu sautes d’un mix à l’autre en marche. Mais tout est toujours dans l’ordre, exactement comme ça a été joué. J’ai aussi fait ça pour l’album chanté, pour les versions Gainsbourg. Avec mon ingé Thierry Bertomeu sur Pro Tools, j’ai reconstitué une rythmique montée à partir d’autres dubs, et j’y ai ajouté les voix de Serge et des filles, que j’avais conservées à part. Comme ça c’est interprété tel que ça a été enregistré, mais derrière la voix tu as la crème des dubs en plus. Résultat c’est très différent de l’album originel, tout en restant fidèle aux bandes, et c’est bien plus original que le mix droit des versions Serge qu’on a fait à Kingston. D’ailleurs ça aurait pu être fait en 1979 lors de l’enregistrement originel, j’ai plein de disques chantés d’époque qui sont mixés dans cet esprit dub. Je me suis explosé la tête une fois que c’était fini. On s’est écouté ça à fond au studio Garage. Il ne restait plus qu’à raccourcir les morceaux, tout était trop long. Aïe ! J’ai souffert. Certains dubs sont disponibles uniquement sur les albums de vinyle d’ailleurs, ils ne tenaient pas sur les CD. Et puis j’ai réalisé les pochettes avec mon fidèle associé graphiste Ramon, avec qui je fais les visuels de tous mes disques, mes livres, les Marley, tout. Ça aussi c’était un régal, avec les photos inédites de Philippe.

Bob Marley ne fait-il pas trop d'ombre au Reggae ?

De l'ombre ? Sans Bob Marley, le reggae ne serait peut-être jamais sorti au soleil.

Penses-tu qu'on puisse séparer le Reggae du Rastafari?

Bien sûr. Le mouvement Rastafari est très important, il forme la base spirituelle du reggae, qui puise beaucoup dans la bible parce que c'est la culture jamaïcaine, c'est l'obsession là-bas. Depuis les travaux scientifiques du Sénégalais Cheik Anta Diop à Paris après la deuxième guerre mondiale, les Africains ont commencé à se libérer de la désinformation coloniale, qui leur disait qu'ils n'ont pas d'histoire. Alors qu'ils ont la dynastie salomonide chrétienne monophysite de Hailé Sélassié, la cité de Zimbabwe, Tombouctou, la vallée des rois en Egypte, les pyramides. ce sont les rastas qui ont rappelé ça aux Jamaïcains, et avec Bob Marley notamment le message s'est diffusé. Mais depuis le reggae est devenu une musique-mère, il a accouché du rap dans les années 70, il a inventé et developpé le dub, c'est à dire le concept même du remixage, King Tubby avait fait le tour de la question avant que les autres pays ne le copient. Le reggae a remplacé le blues en tant que musique-mère dans la pop mondiale. Linton Kwesi Johnson a pris la parole avec le reggae sans avoir recours au message rasta, au contraire il s'en sert pour diffuser un message de gauche très pragmatique, loin du mysticisme :

"Nous sommes à l'âge de la réalité
Mais certains d'entre nous en sont encore à la mythologie
Nous sommes à l'âge de la science et de la technologie
Mais certains d'entre nous en sont encore à l'antiquité
Quand on ne fait pas face à la réalité
On perd la clarté
Certains se laissent aller à la vanité
D'autres à la folie
Certains ont des visions
Et commencent à prêcher la religion
Mais ils sont incapables de prendre des décisions
Quand il s'agit de se battre
Ils sont incapables de prendre des décisions
Quand il s'agit de nos droits"
-Linton Kwesi Johnson "Reality Poem", (1979)

Le message rasta fait partie de la cosmologie du reggae jamaïcain, tout comme les religions chrétiennes, mais le reggae ne se limite plus à la Jamaïque depuis trente ans. De Gainsbourg à Alpha Blondy, de Big Mountain à Raggasonic à UB 40 via Sean Paul et avec le dancehall partout, on est dans une dimension planétaire. Il faudrait que chacun comprenne l'importance des cultures africaines dans le monde, qui ont donné la musique pop internationale actuelle, par exemple, et avec l'Egypte la base des civilisations grecque, puis romaine et occidentale tout court. Mais le reggae est aussi une musique, qui à sa place partout en tant que telle. Manu Chao fait du reggae, mais il ne vend pas ses disques en tant que disques de reggae. Pourtant musicalement c'en est complètement. Moi je cherche à chanter mes chansons en utilisant le vrai, le bon reggae comme base musicale, mais sans perdre mon identité parisienne. Et j'y arrive très bien !

Peux-tu nous présenter tes 2 labels en France et en JA?

Human Race Records :

En fait je sors des disques de vinyle en Jamaïque sur mon label jamaïcain Human Race. Cette année j'y ai sorti le "War Album" avec les Wailers et la voix de Sélassié, et deux maxi 45 tours : un "War" avec Sélassié, Buffalo Bill et Big Youth, et une super reprise de "Marcus Garvey" avec les voix de Marcus Garvey en personne, Spectacular et Big Youth. Je joue de la basse sur celui-là. Flabba m'a prêté sa Hofner violon. On l'a fait pendant la séance du "Marilou Reggae" de Gainsbourg. C'est distribué par Cap Calcini, un distributeur local bien connu, qui fait du bon boulot. On a aussi sorti des chansons à moi en 45 tours : ma reprise de "Should I Stay or Should I Go" de Clash, qui plaît bien, et le dernier, "Zazie et le zazou", un pur ska enregistré à Kingston avec Horsemouth Wallace et Flabba Holt. Sur la face A il y a une version de King Stitt lui-même, "Zoot Suit Hipster" ! Et puis il y a mon hit "War" avec la voix de Sélassié en amharique. J'interprète le discours complet en anglais sur la face B pour ceux qui ne comprennent pas l'amharique. et sans accent s'il vous plaît ! J'ai aussi sorti un 45 tours de mon "Marcus Garvey" par Big Youth. Si vous aimez la version originale, vous adorerez celle-là ! Les Japonais et les Américains adorent mon label. Ils achètent tout ce que je sors, et ça ne se vend pas trop mal là-bas ("Zazie et le zazou" va sortir sur une compile CD japonaise). Mais en France, personne n'en parle ! Respect à Reggae.fr, qui est le premier à me poser la question ! C'est quand même délirant : je suis le seul français à avoir un label qui marche en jamaïque, à avoir enregistré avec les Wailers - ah non maintenant il y a aussi Karl Zéro,
mais c'est en écoutant ma version française de "War" qu'il a eu l'idée, il en a parlé dans le Vrai Journal Papier - j'ai fait un tube culte dans le monde entier chez les rastas avec "War", on l'entend sur tous les bons sound systems, chez Jah Shaka à Londres, à Addis Abeba, à l'île de Gorée, en Nouvelle-Zélande, chez Dave Rodigan, à Kingston sur Stone Love, Metro, sur Irie FM, partout : Je suis le seul français à avoir fait un tube en Jamaïque ! Mais le seul pays où on n'en parle pas du tout, c'est en France !!!!

Disques Ménilmontant International :

En France j'avais créé un label pour sortir mon "War" en 1998. Comme il y avait la voix de Sélassié dessus je l'avais appelé Rastafari Records, distribué par Patate à Paris. On a sorti une série de quatre singles : la version Sélassié et la version Bob Marley/Sélassié avec pochettes luxe et tout, puis Buffalo Bill et Big Youth. Mais finalement en fait c'est plus simple de presser les disques à Kingston, de les distribuer directement de là-bas sur Human Race, alors Rastafari Records j'ai laissé tomber pour l'instant. Ça existe, restent de beaux objets, des pièces de collection. Mais après pour mes disques, comme mon groupe s'appelle Dub De Luxe j'ai créé les disques De Luxe, et j'ai sorti "Nuage d'Ethiopie" sur ce label-là que j'ai aussi laissé tomber. Je préfère sortir le roots reggae en Jamaïque sur Human Race, et en France pour mes propres disques j'ai créé le label Disques Ménilmontant International, du nom de mon quartier, qui était aussi celui d'Edith Piaf et de Maurice Chevalier, des artistes pas dégueulasses, non ? J'ai sorti mes albums "Think Différent" et le "Welikom 2 Lay-Gh-Us!" enregistré au Nigeria avec Amala et les musiciens de Fela sur Ménilmontant International. Je continuerai avec ce label-là.

Comment vois la scène créole actuelle ?

Je ne connais pas la scène antillaise suffisamment pour en parler. Je suis parisien. Les Antillais ont tout à fait leur place dans la scène reggae mondiale, ils sont dans un contexte proche de celui de la Jamaïque, avec une culture proche, à cette différence près que leur langue créole magnifique n'est vraiment pas comprise en dehors de leurs îles. Moi je connais surtout le groupe In Out, du studio situé au 2bis de la rue de l'Ourcq, qui accompagne un peu tout le monde. Ils ont fait les beaux jours de la Flèche d'Or. Ce sont vraiment mes amis. Ils organisent une soirée rastafari avec tambours nyabinghi tous les ans le soir du premier janvier, et pour l'anniversaire de Hailé Sélassié. Je joue du tambour avec eux à chaque fois, j'essaie de ne pas manquer ça tous les ans. Et puis il y a les artistes que j'aime, comme Pablo Masters. J'apprécie aussi Jeff de Paris, un Martiniquais de Paris pour qui j'écris parfois des chansons. Ensemble on a écrit "La Martiniquaise", qui a été très remarqué, autant sa version que la mienne. On a essayé de faire l'hymne reggae martiniquais !
Dans un autre genre, le Martiniquais Kossity a fait une version DJ de "La
Martiniquaise" sur l'album de Jeff De Paris. Lui c'est un grand du dancehall,
c'est différent.

Parle nous de l'écriture de ton dernier livre...

Je déteste écrire des articles, des bouquins. Je préfère dessiner, photographier et surtout jouer de la musique, faire de la scène, composer. J'ai arrêté le journalisme depuis des siècles, parce que non seulement c'est chiant et frustrant, mais en plus c'est une arnaque organisée. Aucun journal ne respecte la loi, qui les oblige à te salarier en principe. Mais l’état ne fait rien pour que ce soit appliqué et tu te retrouves toujours à bosser au noir, super mal payé. C’est le cas de 90% des pigistes que je connais. J'ai fait une chanson là-dessus, « Le Rock critique », pour en finir avec ce sujet. Non c'est la plaie, je préfère encore écrire des livres, mais c’est plus difficile et surtout beaucoup plus long. J'essaie de le faire avec un peu de classe quand même. Je le fais avec le plus possible de conscience professionnelle, mais je fais toujours ça pour payer le loyer, et puis parce que j'ai des choses à dire, tant qu'à faire. Les journalistes spécialisés en musique n’ont pas l’air d’avoir remarqué que j’écrivais des livres en y mettant mon coeur et mes tripes. C’est un peu comme mes disques. La presse nationale, en revanche, m’apprécie on dirait. C’est comme ça. Les pires c'est le petit microcosme parisien parisianiste aussi médiocre que prétentieux. Encore plus prétentieux que moi ! Il y a des jours où je me dis que ça ne ferait pas de différence si je faisais de la merde totale, du moment qu’il y a un « événement » médiatique, c’est à dire un coup de pub. D'ailleurs j'ai fait une BD parue dans Best sur ces critiques minables, et qui ne supportent pas d'être critiqués, « Scud le rock critique sourd ».
Heureusement qu'il reste des pigistes munis d'yeux et oreilles, qui ne s'arrêtent pas aux plans publicitaires débiles, aux plans marketing à court terme et aux programmations formatées ! De vrais journalistes, quoi, qui ont un peu de jugeotte et de respect pour les artistes. Mais la plupart des journalistes sont jaloux et frustrés. Je les connais, j’ai bossé avec eux des années. Je fais tout pour être reconnu comme l’artiste que je suis, et ça en défrise pas mal. Ils ne supportent pas mon indépendance d'esprit et mon assurance, alors pour se venger, ils font comme si je n’étais qu’un journaliste comme eux ! Heureusement le public ne s’y trompe pas, avec moi comme avec d’autres. C’est rassurant, le public. Il n’est pas dupe, même s’il n’est pas informé. Ça m’étonne toujours mais c’est vrai. C'est aux gens que je m'adresse, à tous les gens. Pour ce qui est du livre lui-même, « Bob Marley, le reggae et les rastas » je me suis donné du mal, c’est un bon bouquin je crois, surtout pour 22 euros. Il y a déjà le « Reggae Explosion » de Chris Salewicz, mais il est beaucoup plus cher, et puis c’est une traduction. Sur le marché le livre pas cher c’est mon « Le reggae », qui est un peu devenu la référence en France puisque j’en ai vendu 50.000 (à dix balles) en trois ans, et le nouveau est entre les deux. Prix moyen. Il est bien illustré avec ma collection perso et mes photos. C'était un pensum à faire, mais ça permet de bien comprendre le reggae. Il y a aussi trois dessins à moi dedans. Je me suis tapé tout le texte en essayant de faire un truc qui soit à la fois super accessible et intéressant pour les vrais branchés reggae aussi. On y apprend pas mal de trucs sur Bob Marley je crois, surtout sur ses années noires. Ça fait un peu le tour de la question, de l’Afrique à Elephant Man.

Alors artiste ou journaliste ?

Artiste, évidemment. Chanteur, guitariste, auteur compositeur, dessinateur, photographe, et écrivain. Le journalisme pour moi ça a été une erreur de jeunesse, c'est comme de dealer du shit, c'est pas très sérieux, ça finit par passer. Surtout quant tu aimes parler de musique et partager ta passion librement. Aujourd'hui ce n'est plus possible, ou tu crèves de faim en bossant pour un patron qui te prend les burnes et en fait de la bouillie pour chats.

Comment vois tu l'explosion du téléchargement de mp3?

Le téléchargement, c'est comme la radio, une manière gratuite de découvrir les musiques. Rien de bien nouveau. Ce qui gêne les distributeurs et les producteurs, ce n’est pas que ce soit gratuit, comme la radio, où tu peux enregistrer ce que tu veux aussi. Ce qui les gêne, c’est qu’ils ne peuvent pas contrôler ce que tu écoutes. Donc ils ne peuvent pas te bourrer le crâne avec ce qu’ils ont décidé que tu écouterais, c’est à dire les artistes consensuels sur lesquels ils ont décidé d’investir. – et de faire passer de la publicité. C’est la panique pour eux cette perte de contrôle. En fait c’est la radio qui perd des clients, à mon avis plus que les producteurs et les distributeurs. Parce que la radio est manipulée par les annonceurs que sont les distributeurs. Elle ne fait plus découvrir que les artistes souvent médiocres sur lesquels les distributeurs ont décidé d'investir : promo, pub, tour support, production, télé réalité, j'en passe, et des meilleures. Le téléchargement c'est l'alternative au bourrage de crâne de Radio Babylone. Ceci étant dit avec le téléchargement le monde musical est tellement vaste que tu ne vas pas forcément découvrir de meilleurs trucs qu'à la radio. Ça manque de guides éclairés. Mais au moins tu as plus de chances de découvrir mes morceaux que sur NRJ ! Et puis il n'y a pas de publicité, ouf, ça fait des vacances. Quoi de plus pénible que d’écouter un morceau et d’entendre un publicité sur les délices du veau mort juste derrière. Si tu télécharges un morceau à moi, ça te donnera peut-être envie de me voir sur scène ou d'acheter un album CD entier, avec photos, dessins, paroles, bon son, morceaux que tu ne connais pas, tout ça. Le problème des maisons de disques qui souffrent du téléchargement c'est qu'elles vendent grace à la médiatisation, à la publicité, à la promo, à la corruption des radios commerciales, bref au fric qu'elles investissent. Alors si elles font de la pub pour des musiques qu'on trouve gratuitement, elles sont super mal. Elles n'ont donc plus leur place sur le marché. La sélection naturelle leur fera peut-être la peau. Pas sûr. Les indépendants vont gagner un peu de terrain, et ils vont les contrôler en récupérant leur distribution. Mais ils auront le même problème s'ils ont recours à la publicité. La solution c'est d'éduquer les gens à apprécier la qualité, et à se baser sur ça comme seul critère. L'ignorance est mère de tous les problèmes. D’ailleurs si l'on était sensible à la qualité, on n'irait pas télécharger du saucisson pouêt pouêt sur internet, on irait peut-être au bar du coin apprécier l'accordéoniste ou le sound system. Et on achèterait leur disque à la sortie.

Quels sont tes projets à venir ?

Je viens de terminer un album de reggae. Compositions originales. Je sors aussi un nouveau 45 tours produit avec Sly & Robbie sur mon label Human Race fin 2004. J'ai aussi terminé un pur album de dub vraiment planant, vraiment mystique et chic. Et je finis un putain de livre sur le reggae, encore un !
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