Reggae Party Tour
14/11/20 au 28/11/20
Interview Bruno Blum Interview Bruno Blum
29/02/08 - Auteur(s) : West Indian

Tout d'abord peux-tu nous dire comment t'es venue l'idée d'écrire "Jamaïque..." ?

On me pose sans arrêt les mêmes questions : "comment en es-tu arrivé à t'intéresser au reggae ?", "tu as déjà été en Jamaïque ?", "Ah bon tu fais de la musique ?" gnin gnin gnin etc. comme si j'étais une espèce de scribouillard !

Alors comme ça avec ce livre on connaît mieux mon parcours : les sound systems quand ado j'habitais dans le nord de Londres dans les années 70, les magasins de disques jamaïcains où j'allais, mes potes punks, Clash, Pretenders etc. avec qui j'ai partagé cette découverte du reggae à l'époque, mon premier groupe punk Private Vices aves deux métis fans d'Hendrix et des Heartbreakers, mes débuts de correspondant à Londres au mensuel de rock Best puis mon premier reportage à Kingston (c'est comme ça que mon premier single solo a été enregistré et pressé là-bas) et mes premières productions en Jamaïque. Puis c'est les séances où j'ai été produit par Coxsone, celles où j'ai enregistré avec les Wailers, en studio pour les versions Gainsbourg que j'ai réalisées etc. etc. Avec ce bouquin je vous emmène vraiment en Jamaïque. Celle que j'ai connu, que je connais. Ce rêve je l'ai vécu, je veux le partager avec vous. Euh… ma vie n'est-elle pas extraordinaire ???? ;)) Je suis le Champollion du reggae ! Et en plus j'en fais des BD !

La particularité de ce bouquin est selon moi son style "gonzo journalism". Acceptes-tu cette définition et pourquoi ce parti pris ?

Oui j'aime cette définition parce qu'avant que le terme américain "gonzo" ne s'impose - un anglicisme de plus - on appelait ça du "nouveau journalisme". C'est à dire que c'est écrit à la première personne, avec subjectivité. C'est pas écrit comme un rapport sur le salon de l'agriculture avec un bon mot à la fin du papier. C'est une tranche de vie. Je suis un artiste complet, et j'aime écrire uniquement quand je peux me lâcher et faire du style. Sinon écrire des dicos c'est comme bosser à la sécu, c'est de la paperasse. J'ai toujours écrit comme ça, dès mes débuts en direct de Londres sur Europe 1 avec Pierre Lescure ou dans Best quand j'étais le jeunot correspondant à Londres. Actuel faisait beaucoup ça dans les années 80. J'étais illustrateur chez Actuel dans les années 90, c'est pas un hasard. Ce n'est pas un parti pris d'ailleurs. C'est ma manière naturelle de m'exprimer. J'écris de façon vivante, sauf quand je fais un dictionnaire, et encore ! Si tu lis mon bouquin "Bob Marley le reggae et les rastas" c'est bien documenté mais c'est aussi très vivant. Lis un peu le chapitre sur le gospel dedans, ou celui sur les sound systems dans "Le Ragga". On ne s'emmerde pas en lisant ça j'espère. Ou plus récemment, le chapitre "The Doc Reggae Experience" dans "Cultures Cannabis" où je raconte mon expérience de tox dans ce domaine.

La musique c'est pas en racontant ça comme une thèse qu'on faire vibrer les gamines. Et c'est quand même ça l'idée ; ) La vie est trop courte pour se prendre au sérieux !

C'est raconté comme une aventure. Lavilliers fait de la chanson reggae comme moi mais il a toujours eu Barclay derrière, c'est comme Pierpoljak, il avait un label donc le studio payé, moi je suis parti là-bas avec ma bite et mon couteau et j'ai vécu le truc pour de vrai. J'étais pas à l'Hilton. Je me suis démerdé pour enregistrer, pour monter un label, et pour assumer mon identité parisienne dans mes compos, mes chansons en français, tout ça. Je ne me prends pas pour un Jamaïcain, je ne singe pas les Rastas, je m'adresse aux millions de francophones, pas à un petit réseau de branchos reggae. J'ai voulu raconter ça. Ma vraie histoire de musicien. De chanteur. Et parfois de producteur : Big Youth, King Stitt, etc… Et encore, j'ai pas pu tout mettre ! J'en ai super marre qu'on me prenne pour un journaliste à la con, je n'écris pas dans un canard merdique comme Ragga, j'ai laissé tomber ces plans d'arnaque depuis longtemps. La presse m'emmerde. Je suis un artiste, c'est comme ça, et le bouquin est écrit à la première personne, c'est un truc littéraire on va dire, une sorte de carnet de voyage, d'autobiographie en BD, photos et souvenirs. C'est vivant. C'est un témoignage, c'est mes vraies aventures, c'est pas un "reportage" anonyme écrit avec distance, tu vois, genre "aujourd'hui les nègres jamaïcains, et demain un week-end à Hong-Kong". Non, ça ce serait du "journalisme" avec tout ce que ça comporte souvent d'artificiel, de superficiel. C'est pas parce que j'ai écrit 15% du "Dictionnaire du rock" (notamment toutes les notices reggae) pour bouffer ou que j'ai écrit pour Best et Rock & Folk que je ne suis pas foutu de faire quelque chose de plus intéressant dans la vie. Je fais des chansons, et je les bosse beaucoup. J'ai mes fans. En ce moment je fais des concerts presque toutes les semaines au Jockomo 41 rue St Maur Paris 11e, où je joue du blues, du rock, de la soul, et parfois du reggae. Je suis aussi guitariste soliste. J'ai même fait des concerts en Jamaïque avec des potes dans les hôtels de la côte nord !

Mais pour bien répondre à ta question, je fais aussi des animations reggae aux platines dans toute la France. Je raconte l'histoire de la musique jamaïcaine à des gens qui ne connaissent pas bien, j'aime bien faire ça et ça marche du tonnerre (le 14 mars à Saint-Maurice près de Paris, en mai à Chatou…). En fait tout a commencé quand Catherine Lanoë à la bibliothèque de Décines près de Lyon m'a suggéré, pour illustrer ma conférence-DJ-animation là-bas, de monter une expo photo reggae avec mes clichés des rues, des studios, des artistes, de Trench Town etc. Je l'ai fait, et l'expo tourne dans toute la France depuis. L'expo s'appelle "Jamaïque, sur la piste du reggae" (on peut en voir un peu sur mon site http://www.docreggae.com/Photos/photos.html) et ça m'a donné l'idée de faire un livre qui réunisse mes meilleures photos reggae. Et de fil en aiguille, j'y ai ajouté mes aventures de baroudage et mes dessins reggae faits là-bas, un peu à la manière de Titouan Lamazou ! Mon vrai métier, avant même de monter un groupe, c'est dessinateur. On peut voir ça sur mon site aussi. D'ailleurs je prépare un album de mes BD, les Dread Brothers ! C'est prêt, c'est pour bientôt (http://www.docreggae.com/Dessins/deadbrother/Dreadbrother.html) !

Le texte est remarquablement documenté. Comment as-tu constitué ton fond documentaire et te restes-tu encore des inédits que tu ne veux ou peux diffuser?

Mon fond documentaire ? Mais j'ai des tonnes et des tonnes de trucs ! Et pas seulement sur le reggae, mais sur toute la musique anglophone du XXe siècle. je joue beaucoup de rhythm and blues. En ce moment au Jockomo (41 rue St Maur) je passe presque tous les mercredis soirs avec Gilbert Shelton (le dessinateur des Freak Brothers) au piano et au micro. On joue du r&b des années 20, 30, 40, 50 Sinon oui, j'ai des tas d'enregistrements inédits et de chansons inédites, tu n'imagines même pas. Je vais sortir un autre album bientôt je pense.

Sur le fond, on apprend peu de choses sur la Jamaïque, en revanche le parcours d'un fan de punk qui découvre le reggae à Londres dans les squats puis déboule en Jamaïque est tout à fait intéressant et éclairant. Comment et pourquoi as-tu donc choisi ce titre et pourquoi as-tu choisi d'ordonner ainsi ton livre en 8 chapitres ?

Non je crois au contraire qu'on découvre comment ça se passe en Jamaïque avec ce livre, parce que là-bas la vie est comme je la raconteOn la découvre à travers mon parcours, c'est tout. C'est subliminal ! C'est sans se rendre compte !
Bon, le titre, j'explique plus haut, c'est venu de l'expo photo. Quant aux huit chapitres, c'était parce qu'il fallait bien un thème pour les photos : Punky reggae party (Londres), Jamdong (premier reportage, l'article est reproduit !), artistes, studio, disques, sound systems, femmes, et à la fin une aventure dans la jungle.

Tu racontes dans ton bouquin une savoureuse anecdote sur Bunny Lee. peux-tu nous en dire un peu plus sur ta rencontre avec lui et l'hisoire que tu racontes à son propos ?

Je connais bien Bunny Lee. C'est un grand artiste, un géant du roots reggae. Ses productions avec Horace Andy et King Tubby dans les années 70 sont des purs diamants, de grands chefs-d'œuvre. Mais tout ça vient du contexte démentiel du ghetto comme je le raconte. Le reggae c'est ça : de la pureté sublime qui sort du caniveau. Mieux vaut garder ce qui est beau et ne pas trop regarder ce qu'il y a derrière. Mais dans ce livre, je raconte comment ça se passe vraiment… la fange… les pieds dans le caniveau, mais la tête dans les étoiles…

Une autre scène mémorable est ta découverte des descendants marrons. Parle-nous de cette expérience.

J'avais emmené Jean-François Bizot en Jamaïque pour faire un long métrage sur l'histoire du reggae, que j'avais écrit et vendu à Canal + en 1995. le premier du genre. Pour les besoins du tournage j'ai emmené l'équipe dans les montagnes, dans la jungle chez les Marrons, à Accompong. C'était fabuleux. On les voit dans mon film "Get Up Stand Up, l'histoire du reggae". Ce voyage a été un moment de grâce fabuleux. Faut lire le bouquin… Mais j'en garde personnellement un souvenir mitigé : les allusions racistes permanentes de Jean Rouzaud, qui nous a cassé les couilles pendant tout le voyage, j'ai vraiment regretté de l'avoir engagé sur ce film. Il a été ignoble. Et à la fin, avec sa complicité et sa malveillance, Bizot a signé le film que j'avais écrit et m'a entubé de la moitié des droits d'auteur. Depuis ce film j'ai décidé de ne plus me retrouver dans des plans comme ça. J'ai quitté Radio Nova et Actuel, qui était devenu Nova Mag où j'écrivais un peu, et de ne plus me faire bouffer par des gros Babylone comme ça tant que possible. Je suis devenu beaucoup plus indépendant depuis. Je fais ma musique, mes dessins, mes photos, mes bouquins, et je monte des projets. Je n'ai pas besoin d'eux. Les Rastas m'ont beaucoup inspiré dans ce domaine !

Suis-tu la scène actuelle du reggae, dans sa version new roots et qu'en penses-tu ?

Je n'écoute plus trop de reggae en ce moment à part du dub des années 70. J'en fais. La musique que j'écoute cette semaine, c'est du blues des années 1920 et du Les Paul, du country boogie, du soukous congolais années 80, du Motörhead des débuts, du soukous congolais années 80, du Leon Redbone et l'intégrale de Creedence !

je sais que tu es musicien avant tout. parles nous un peu de tes projets à venir ?

Je suis en studio à Marcadet en ce moment. Je termine un album qui sera intitulé "Doc Reggae" probablement. Il y a des contributions de Sly Dunbar, de Flabba Holt, de Horsemouth, de Soljie, de Chico Chin, de Klaus Blasquiz, de Gilbert Shelton, de Sec Bidens, de Karo Pascaud Blandin, mais aussi mes potes de Dub De Luxe. Je suis en train de remonter mon répertoire pour la scène. Je cherche des musiciens qui ont envie de faire de la scène avec moi et qui soient capables de jouer le reggae, mais aussi du blues, du jazz, du rock & roll, de la soul, etc. Ça fait beaucoup ! Ils n'ont qu'à me contacter par mon site docreggae.com si ça les intéresse ! Merci !


Qu'est-il advenu de ce titre que tu avais dédié à Laetitia Casta ?


Il sera sur le prochain album. Je voulais faire écouter le titre à Lætitia en face à face mais son agent ne m'a pas permis de la rencontrer. Je lui ai laissé un CD et on m'a répondu qu'elle n'avait pas trop aimé. Trop sex il paraît… Je crois que Lætitia doit être un peu comme moi, son image lui pèse, elle veut être appréciée pour ce qu'elle fait, en l'occurrence du théâtre, et ça la gonfle qu'on la décrive seulement comme un canon de blonde. N'empêche qu'elle est super jolie et que la première chose à laquelle on pense avec elle, c'est pas à ses répliques dans la pièce de Giraudoux ! J'ai lu un jour qu'elle portait une dreadlock cachée sous sa tignasse. Ça m'a donné l'idée d'écrire une chanson reggae sur elle qui raconte une séance photo loin d'ici. Dans l'histoire c'est moi le photographe ! Disons que ça pourrait se passer sur une plage en Jamaïque.

C'est con qu'elle n'ait pas suivi, parce que les paroles sont marrantes, et je l'ai écrite en hommage à sa beauté, c'est dommage qu'elle l'ait mal prise :

Partie de Bastia
Pour un safari
Photo rastafari
Lætitia Casta
Aime les rastas
Et mes photographies
De Paris elle dit
Ça suffit, basta !
(Lætitia Lætitia) Oh Lætitia

La suite de la séance photo je ne raconte pas. On en a fait un mix et un dub terrible avec Soljie. J'ai enregistré le morceau avec de vraies pointures, Flabba, Horsemouth et Brady pendant les séances du "Marilou Reggae" de Gainsbourg à Kingston, et la musique déchire vraiment. Un pur steppers rapide, musicalement c'est mon morceau préféré du prochain album. J'étais à fond dans les remix des albums de Gainsbourg à ce moment-là, et c'est très influencé par Gainsbourg. J'ai pas pu faire autrement, j'étais la tête dans le guidon en plein dub de "Lola rastaquouère" pendant la séance, et ça se sent sur ce morceau !

Tu es un amoureux de Gainsbourg mais penses-tu vraiment que son apport ait été déterminant dans la popularisation du reggae en France ?

Bien sûr. Essentiel. Il a donné ses lettres de noblesse au reggae francophone, et fait connaître ce son au très grand public par iciMais je ne suis pas un "amoureux" de Gainsbourg. Il a simplement exercé une forte influence sur moi, et le fait que je travaille sur ses trois albums reggae n'a rien arrangé ! Il a trouvé un langage "chanson francophone" qui fonctionnait avec le reggae, c'est ça qui est important pour le public. Mais avant ça, la chanson française utilisait déjà très largement une autre musique afro-américaine : le rock, le rhythm & blues, la soul. Écuote Nino Ferrer ou Johnny Hallyday. Gainsbourg l'a fait lui-même avec la version originale de "Docteur Jekyll et Monsieur Hyde" par exemple. Il a contribué à faire découvrir ça par ici, ça a toujours été son truc. Moi ce qui m'intéresse surtout chez lui c'est son côté versatile sixties, son côté fusion avec les musiques afro-américaines et la chanson aux paroles très écrites. Il a enregistré pas mal de musiques : africaine, brésilienne, jamaïcaine, congolaise, du jazz, du rock, et il allait faire un album de blues quand il est mort. C'est en ce sens qu'il me frappe le plus, et ça m'a inspiré d'enregistrer un album à Lagos avec les musiciens de Fela par exemple. Je crois que c'est une dimension importante chez Gainsbourg, sa musique ne s'est jamais contentée des rythmes à la mode. Écoute la radio : TOUT est toujours basé sur les trois mêmes clichés musicaux, c'est absolument effarant ! Je ne veux pas faire ça.

D'un autre côté même si je revendique d'être un peu de son école, j'ai un style d'écriture bien différent, je ne le plagie pas. Et je ne fume plus d'abord ! Il m'a marqué, comme Boris Vian, LKJ, Lou Reed, Marley, et bien d'autres. Comme Gainsbourg lui-même, je m'identifie bien plus à Boris Vian. Vian était comme moi à bien des égards. Il pratiquait plusieurs arts, il a longtemps été chroniqueur de jazz, il était musicien et tant qu'il n'a pas eu de succès avec ses romans et ses chansons, il était surtout considéré comme un traducteur à deux balles ou je ne sais pas quoi. Même chose pour François Truffaut. Ses écrits ont fait de l'ombre à ses projets de films au début. C'est comme ça, pour que les gens apprécient ce que tu fais il faut avoir une Victoire de la Musique, passer en boucle sur NRJ ou je ne sais pas quoi. La passion, la qualité et l'humour ne suffisent pas toujours, les filles ! Mais n'oubliez pas le proverbe de Doc Reggae : "C'est le prix qui attire le client, mais c'est la qualité qui le retient !"

Toi qui as-tu toujours essayé de démocratiser le reggae souffres-tu du fait que les médias "spécialisés" (hors reggae.fr bien sûr) n'aient jamais trop porté d'attention à tes bouquins ?

Oui tu as remarqué ? Seul feu Reggae Magazine et ton site parlent de moi. Pourtant ça pourrait intéresser le public, les souvenirs du régisseur de Bob Marley ! Ou mes voyages en Jamaïque "sur la piste du reggae". Ou encore mon récent guide historique des musiques africaines. Ou "Cultures Cannabis", ça pourrait peut-être concerner le public reggae non ! Mais il y a trop de jalousies, de médiocrité, d'esprits étroits ! C'est un peu pareil dans le rock. Les branchés reggae manquent souvent d'humour ! Mais c'est pas grave, parce que je ne m'adresse pas aux chapelles ragga. Je m'adresse à tout le monde, à tous les francophones où qu'ils soient. Résultat je suis invité par France Inter, le Nouvel Obs m'aime bien, je préfère ça à Natty Dead Magazine, qui m'ignore totalement ou ne mentionne mon travail que pour le critiquer et m'insulter. Tant pis pour eux, car les lecteurs savent faire le tri. Le médiocre Ragga Mag s'est cassé la gueule. Tant pis pour eux, ils avaient qu'à être moins sectaires et moins médiocres ! Mes bouquins sont faits avec soin, ils se vendent mieux que leurs numéros spéciaux bidons sur Bob Marley, na ! Mais c'est quand même triste que la presse reggae n'ait qu'à peine parlé des dubs de Gainsbourg que j'ai réalisés, ou du Live au Palace reggae de Gainsbourg que j'ai remixé et sorti en 2006 (toutes les infos sur mon site dans la rubrique "artistes divers" !).

Concernant dans ton second bouquin chez Scali "Culture Cannabis", racontes nous également la Genèse de ce livre...

J'ai été jouer à Fleury Mérogis dans un spectacle dans la maison d'arrêt des femmes, et j'ai réalisé que la moitié des filles étaient là pour une histoire de came, dont 90% une histoire de chanvre. Dans un pays où la population carcérale est la pire d'Europe, c'est la honte absolue, avec deux fois plus de monde dans les prisons que ce pour quoi elles sont construites, c'est vraiment le délire le plus kafkaïen. C'est la honte pour tout le pays et ça m'a donné envie d'interroger tous les candidats aux présidentielles de 2007 pour avoir leur point de vue, que je reproduis en détail dans le livre. Conclusion après enquête approfondie : c'est une répression inacceptable et injustifiée, qui empêche tout contrôle sanitaire sur ce qui circule. Dans un pays où un ado sur deux y a goûté c'est vraiment grave et nul. Et en plus c'est incitatif : la preuve, la France est le pays le plus répressif d'Europe après la Pologne je crois (!), et c'est ici qu'on en consomme le plus, et de loin. C'est vraiment inepte ! La prohibition empêche le contrôle sanitaire, favorise le grand banditisme, réprime les jeunes défavorisés donc incite à l'émeute, empêche les utilisations à des fins thérapeutiques, ce qui est particulièrement stupide (même la morphine est utilisée légalement), la "chasse au drogué" est instrumentalisée par le pouvoir pour justifier plus de répression, qui encombre les tribunaux déjà débordés et les prisons surpeuplées, en plus la répression n'est pas appliquée pareil pour tout le monde, enfin c'est un scandale majeur basé sur l'ignorance et des campagnes de presse orientées et abjectes. D'où le bouquin, qui donne des infos dépassionnées et sérieuses. Oui, parce que je peux être sérieux aussi ! Je travaille sur une maîtrise en musique à l'université en ce moment ! Ça n'empêche pas d'avoir le sens de l'humour ! En tous cas à Fleury les filles ont adoré les paroles de la chanson que j'ai jouée. Elles avaient plus d'humour que Ragga Mag crois-moi ! Parce que j'ai fait un tabac ce jour-là ! La directrice de la prison, qui étai là, a moyennement apprécié les paroles, surtout celle du dernier couplet. Écoute :
http://www.docreggae.com/musique/mp3/docr_viensfumerunptitjoint.mp3
40. 000 personnes emprisonnées ici, dont la moitié pour du chanvre, ça fait presque trois fois Bercy bondé. C'est fou. Ça m'a donné envie de faire une enquête sur tout ça, et j'ai fait un livre qui montre la réalité des choses : toute l'histoire de l'usage de la plante de la préhistoire à nos jours, l'histoire de la prohibition, qui aux États-Unis était un acte complètement raciste puisque l'idée ouvertement déclarée c'était d'empêcher les "nègres", les Mexicains et les "artistes de music-hall" fumeurs de marijuana de se "mélanger à la race blanche" avec leur "musique diabolique, le boogie woogie". Je n'invente rien… la prohibition en 1937 a été basée sur la crainte que les Noirs violent les Blanches parce qu'ils ne pouvaient soi-disant pas réprimer leurs pulsions sexuelles en raison de leur consommation de chanvre… ça a été expliqué en détail au Congrès… et voté par les sénateurs horrifiés… c'est incroyable mais c'était basé sur une campagne de presse de droite, sans aucun argument scientifique sérieux, et aujourd'hui on en est encore là ou à peu près : la presse raconte des histoires complètement délirantes et l'opinion publique suit, ce qui permet au banditisme de continuer son trafic, empêche la production locale, l'importation taxée, et bien sûr ne réduit pas la consommation. C'est absurde. Résultat : la taule pour les petits trafiquants chômeurs et les jeunes consommateurs. Et moi je pense qu'il est plus dangereux d'aller en prison que de fumer un spliff. Pourtant je me suis fait très mal en fumant trop, j'explique mon parcours : j'ai totalement arrêté il y a vingt ans. Je n'ai pas fait un livre prosélyte, loin de là. Juste réaliste. J'en parle beaucoup dans le livre, où je détaille les processus d'addiction mais aussi les méthodes pour arrêter. Pas besoin d'être pour ou contre pour aimer le bouquin ! Il y a la liste des meilleurs DVD sur le shit, mais pas seulement ! C'est un bouquin solide, qui parle des rapports avec la musique, le jazz, le reggae, les Rastas, le rock, le premier joint des Beatles, la littérature, Malraux, Rabelais… tout. Saviez-vous que Bengla Desh ça veut dire "le pays du peuple de l'herbe" ? Hein ? Toutes les cultures, des clubs de fumeurs intellos au 19e siècle jusqu'au hip hop, an passant par la naissance du taoïsme… franchement c'est passionnant. Pour en savoir plus, va voir mon interview avec John Paul Lepers : http://www.latelelibre.fr/index.php/2007/11/faites-tourner-le-bouquin/

On apprend dans ce livre que tu étais (es?) cleptomane et drogué. Rassures nous ça va mieux depuis (rires) ? Plus sérieusement quelle est ta position vis-àvis de la légalisation du cannabis en France ?

Ma position c'est que la seule proposition progressiste et étayée, réfléchie, développée que les politiques m'ont exposée venait du Parti Socialiste. Le projet de Malik Boutih, qui envisageait une légalisation et une distribution contrôlée et limitée par l'état comme pour le tabac et l'alcool. Ce qui au moins permettrait un contrôle sanitaire sur la qualité, sur la puissance, etc. Son projet n'a pas pour autant été retenu par Ségolène Royal dans sa campagne. Normal : l'opinion publique n'est pas prête en raison de campagnes de presse hystériques et des enquêtes "scientifiques" orientées. La pression est énorme car l'enjeu est bien plus grand qu'il n'y paraît. Je pense qu'on est juste dans une situation complètement archaïque et explosive. Mais le chanvre c'est pas juste le débat sur la légalisation et sur l'instrumentalisation de la "peur de la drogue" à des fins politiques répressives. C'est une question sanitaire, mais aussi culturelle, c'est à dire une question sociale. Donc pas le fort de la droite ! Voir question précédente !

Finalement ce bouquin parle d'énormément de sujets et peut sembler un peu fouillis pour un spécialiste. peux-tu nous expliquer comment et pourquoi tu as choisi de le présenter tel qu'il est ?

J'ai juste voulu publier des informations claires et précises, et je ne pense pas que ce soit fouillis du tout. Ce livre s'adresse à tous ceux qui ont envie de savoir tout ce qu'il y a derrière le pétard. Pas juste la géopolitique, les histoires de trafic, mais aussi les questions culturelles, en Inde, en Europe, dans la Turquie du Moyen-Âge… il faut lire le livre, pas juste le feuilleter mon gars !

La dernière fois qu'on s'est rencontré tu me disais vouloir te consacrer à la musique plus qu'à la littérature et voilà qu'en deux ans tu sors coup sur coup trois bouquins (4 si on compte la réédition du Mark Miller). Quel est ton prochain sujet de réflexion ?

Le Mark Miller "Sur la route avec Bob Marley" n'est pas une réédition. C'est un livre que j'ai traduit, augmenté (interviews de Bob Marley, Joe Strummer, Fela, Jimmy Cliff, Scratch Perry, etc.) et illustré, et que Mark a écrit exprès pour que je le publie chez Scali. Sans oublier le tout nouveau "Exodus ! L'histoire du retour des rastafariens en Éthiopie" de Giulia Bonacci (qui est docteur en histoire), une somme de 800 pages, le bouquin le plus complet existant sur le mouvement rasta. C'est un livre absolument incontournable maintenant, un travail pharaonique, une mine d'infos inédites. Je l'ai publié chez Scali et j'y ai pas mal contribué. Je sors aussi en avril 2008 "100 tubes reggae à télécharger" chez Fedjaine. Et je prépare un album de BD des Dread Brothers pour cette année.

Mais cela ne m' empêche de me consacrer à la musique. J'ai participé à la musique rock d'une nouvelle série de dessins animés pour France 3, les Podcats, je suis en train de terminer le mixage de mon prochain album, je fais un concert par semaine le samedi avec les Blum Brothers 41rue St Maur Paris 11 métro Voltaire (01 58 30 97 82) ou les mercredis avec Shelton et je te rappelle que j'ai quand même remixé le double"Gainsbourg Et Cætera" en public au Palace, sorti en 2006 !

Sinon, tu peux nous dire la vérité. D'où te vient ce surnom de doc reggae ?

C'est raconté dans le bouquin "Jamaïque". C'est Coxsone Dodd qui m'a surnommé comme ça en 95 pendant une séance de studio avec Bagga Walker à la basse, Morgie, Pablove Black et Dizzy Johnny Moore. Je connaissais Coxsone depuis longtemps, j'allais lui acheter des disques régulièrement et King Stitt est mon ami là-bas. Et un jour j'ai montré à Coxsone sa photo dans un article que j'avais publié dans Best et il m'a dit "ah en fait dans ton pays tu es le docteur reggae ! Doc Reggae !" Et les gens ont rigolé. Voilà. C'est resté pendant les séances. En fait Doc Reggae c'est devenu un de mes personnages de BD, le lion dans ma série des Dread Brothers, tu vois, l'espèce de collectionneur fou qui connaît tout et qui passe son temps à saoûler les gens avec le reggae !
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commentaires
le 03/12/04 par jahmat
Yes, big respect pour Bruno Blum qui est un authentique défenseur de la musique de jah. Merci pour Serge qui du haut de son nuage de havane apprécie sûrement ses bons dubs, ses bonnes nouvelles versions qui nous font danser tard dans les sounds. Avec plusieurs Bruno Blum le real reggae serait numéro 1 sur toutes les radios françaises. Big big respect.
le 26/12/09 par sistaourida
J'avais jamais fait attention à cet article très intéressant. J'ai toujours eu bcp de respect pour Bruno Blum car c'est un des rares dans le milieux qui parle de ce qu'il a expérimenté lui-même, d'où la richesse de ses ouvrages .... Par contre ... j'le sens un peu en colère et en quête de reconnaissance ... donc un gros big up Bruno Blum et F*** les soit disant professionels ... le public lui ne s'y trompe pas !
le 11/04/10 par BRUNO BLUM
ba franchement musicalement viens fumer un petit joint a la maison est une merde sans nom, un riddim pourri qui n'a rien d'original ni de créatif, des textes en dessous de tout et une voix sans grain pariculier sans chaleur sans rien du tout, plate monotone. Enfin merci bruno blum de véhiculer des clichés sur le reggae en sortant des merdes inaudibles. J'ai pas vraiment écouter le reste de ce que ta fait mais en lisant ton interview tu ma l'air effectivement en grand manque de reconnaissance. Et la reconnaissance vient des connaisseurs entre autre et a mon avis natty dread et autre presses spécialisés ds le reggae ont un meilleur avis sur le reggae que le nouvel obs..
le 29/03/15 par bruno zboub
il ressort que ce Blum est en manque de reconnaissance !!! effectivement c est le cas par rapport à tout ce qu il a apporté dans la musique !! Mais avez vous ecouté ses chansons??? c est de la daubbe comme tout ce qu il a pu enregistrer. Après ces livres sont biens, mais pourquoi a t il ce manque de reconnaissance??? Bien tout simplement parce que Blum est un grossier personnage, impolie, imbue de lui meme et qui prends les autres pour le la merde.....On a la place que l on mèrite......

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Bruno Blum
Rencontre avec l'auteur de "Cultures Cannabis" et "Jamaïque, sur la route du Reggae"... ...
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