Interview Saï Saï 08/04/08 - Auteur(s) : Jeremy Kroubo
Rencontre avec des pionniers du dancehall francophone et du reggae underground made in Paname, Ramsès et Mr Ricky, plus connus sous le nom de Saï Saï. Le groupe est actif sur scène, en sound system et en studio depuis le milieu des années 1980. Saï Saï a fait ses premières armes avec des précurseurs du reggae/ raggamuffin francophone comme Pablo Master, Daddy Yod, Puppa Leslie, Mickey Mossman, Général Murphy et Supa John parmi tant d’autres. Dans cette interview sans langue de bois, les deux compères passent en revue leur riche carrière musicale et reviennent sur l’émergence de la scène reggae/ dancehall en France ainsi que sur leur aventure à Sarajevo en 1995.
Je suis content de vous rencontrer car vous êtes considérés comme des pionniers de la scène dancehall en France.
Ramsès : Ouais on peut dire ça.
Ricky : En fait, on fait partie d’une vague, qui a commencé au milieu des années 80, dans laquelle on retrouve des personnages comme Pablo Master, Mushapata etc., des grands du reggae music à cette époque, quoi ! On a commencé à traîner dans les sound systems en 83-84, vers 13-14 ans, et c’est ce qui nous a donné envie de faire du reggae.
Ramsès : Il faut savoir qu’il y a deux tendances. Tout d’abord, il y a le reggae roots qui s’est installé en France à la fin des années 70 avec des groupes comme Savane, Kaya, Sixième Continent etc. Et puis l’autre vague : celle du dancehall, du sound system. Là, les pionniers en France ce sont les Pablo Master, King Daddy Yod, Supa John, Général Murphy, Mickey Mossman etc., c’est-à-dire la Youthman Academy. Le premier mec qui a chanté du reggae en français c’est Général Murphy, c’était pour une radio vers 83. Ce sont eux les premiers artistes dancehall. Nous, on est arrivé un peu plus tard en 85. Les premiers flyers de Saï Saï datent de 85 !
Peut-on dire que le mouvement reggae en France a débuté à Paris ?
Ricky : Je dirais qu’il a émergé dans différents endroits. À Marseille, par exemple, il y avait déjà les membres du Massilia Sound System qui à l’époque avaient monté une association qui s’appelait le Massilia Dub. Eux aussi faisaient du reggae, un mouvement que tout le monde découvrait par le biais des sounds anglais comme Saxon ou Coxsone qui sont d’ailleurs venus jouer en France en 82. Donc je pense qu’il y a eu d’autres berceaux que Paris.
À vos débuts, vous fréquentiez aussi le milieu rock, non ?
Ricky : Ouais, on fréquentait le milieu punk. On était bien rock, c’est vrai. En fait, nous Saï Saï on est rock ! On a notre côté reggae music, mais aussi notre côté rock. On fréquentait beaucoup le milieu qui a donné naissance à la Mano Negra, aux Négresses Vertes, aux Bérus etc., et on traînait aussi avec Lord Zeljko, le selecter du sound King Dragon. À l’époque, il y avait une association qui organisait des concerts de rock alternatif. Et entre chaque concert de rock, au changement de plateau, on faisait un sound system avec Lord Zeljko et c’était super bien accepté par la population. Les gens du punk/ rock alternatif ce sont des gens qui sont tous ensemble pour lutter contre Babylone !
Ramsès : Les gens du mouvement rock alternatif et du reggae ont vachement le même état d’esprit, un esprit rebelle !
Ricky : Ça vient en fait de l’influence de Marley qui chantait « Punky Reggae Party ». Nous on a vachement assimilé cet esprit et dans les premiers sounds qu’on faisait, il y avait nos potes du rock et du reggae, et il n’y avait aucun problème. Il n’y avait pas le côté communautariste, cet esprit tribal comme c’est parfois le cas maintenant.
Il me semble que vous avez aussi fait une tournée à Sarajevo ?
Ricky : Ça c’est une histoire bien militante. C’était en 95. En fait, Sarajevo c’est comme Jérusalem, c’est une ville dans les Balkans où tu as la synagogue à côté de la mosquée, la cathédrale à côté du temple bouddhiste etc. Tout le monde y vivait ensemble, en harmonie. Mais cette ville a été assiégée par des gens qui n’avaient pas la même ouverture d’esprit que ses habitants. Subissant la guerre, le siège, les habitants de Sarajevo avaient besoin de dire au monde qu’ils existaient. Ils ont donc décidé de faire venir des artistes étrangers et c’est ainsi qu’on est parti là-bas. C’était dans le cadre du Festival d’Hiver.
Ramsès : Il ne faut pas oublier de préciser qu’on a essayé de trouver des subventions, qu’on s’est adressé à tous les ministères (la culture, les affaires étrangères etc.), en vain. Tous nous ont envoyé balader. La seule personne qui nous a donné de l’argent pour financer cette aventure, c’est Agnès B et on tient à la remercier encore aujourd’hui. Elle nous a donné un budget qui nous permettait de vivre une semaine sur place et de faire un concert.
Ricky : On a fait un concert dans une salle qui s’appelle Sloga. C’est l’équivalent de l’Olympia à Paris où les Stones, Hendrix etc. ont joué. Malgré la guerre, les gens sont venus nombreux. Il y avait le couvre feu à 10.00 du soir. C’était en période de « cessez-le-feu », mais il y avait quand même des tirs de snipers et des obus de mortiers. On a donc fait notre concert, mais le lendemain on ne pouvait plus sortir de la ville car il y avait la pression des armées qui assiégeaient la ville. Il a donc fallu qu’on se débrouille pour survivre. On est resté un mois au lieu d’une semaine. On a vécu avec les gens, on a fait dix concerts gratuits (dans le lycée de Sarajevo, dans des clubs…), etc. Ce qui était intéressant c’est que, malgré la situation de guerre, il y avait une activité culturelle underground. Cela pourrait donner une bonne leçon aux gens qui, ici, se plaignent de ne pas pouvoir faire des choses alors qu’il y a énormément d’opportunités.
Ramsès : En fait la résistance active elle revêtait deux formes. Elle était armée mais aussi culturelle.
Ricky : C’était la multiethnicité qui était défendue. On est donc resté un mois là-bas, puis on a réussi à s’échapper dans des conditions un peu aléatoires. On est rentré en France et puis, un an après, en avril 1996, on a monté là-bas un autre festival. On a ramené le bassiste de FFF, Niktus, qui faisait du live electro, Daddy Yod etc.
Ramsès : Il y avait aussi des mannequins, des danseurs, des caméramans…on était en tout 49 personnes !
Ricky : L’idée était aussi de faire un festival avec des groupes bosniaques. Donc, on alternait un groupe bosniaque et un groupe français. À part un groupe qui s’appelle Dubioza Kolektiv, qui est plutôt reggae, là-bas c’est plutôt la culture rock qui prime, voire même la culture darkness/ métal.
Comme vous le disiez au début, cette expérience était très militante. Selon vous, est-ce que le militantisme est indissociable du reggae/ ragga ?
Ricky : Tu sais, je crois que tu peux parler d’amour dans une chanson et être engagé. À l’inverse, tu peux parler d’un sujet grave et être super désengagé. Toutefois, je pense qu’il est important qu’on soit des témoins de ce qui se passe, des témoins d’une époque. Je pense qu’il y a plein de chose qui se passent aujourd’hui et il faut en parler. En France, on a accès aux multimédias, à la télévision, à Internet etc., mais on est complètement ignorant de se qui se passe réellement. Je pense que tous les mecs qui ont le micro, qu’ils soient dans le reggae, le rock ou la pop, il est important qu’ils parlent des choses qu’ils observent, un peu comme des journalistes.
Ramsès : C’est un peu pour ça aussi qu’on a choisi le dancehall/ le toast car c’est les infos, c’est mieux que PPDA. Quand tu vas au sound system, si tu n’as pas regardé la télé pendant la semaine, si tu n’as pas lu les journaux, ben tu auras toutes les infos !
Quel est votre point de vue sur la scène reggae francophone actuelle ?
Ricky : Je ne suis pas trop informé car je n’étais pas en France pendant un moment, mais sinon j’aime bien tout ce qui est de la caribéenne school : Straika D, Admiral T…tout cette school, quoi !
Ramsès : Moi je réponds à ta question sans citer d’artistes. Ce qui me touche le plus, c’est qu’il y a plein de petits labels qui se sont montés et qui continuent à faire du vinyle. J’ai presque la quarantaine et moi je ne fonctionne qu’au vinyle. Donc ça me fait vachement plaisir de voir des petits labels qui se montent. Ce ne sont pas des grandes maisons de disques, mais ils permettent à plein d’artistes de faire leur truc. Ce qui est génial en Jamaïque, c’est que les mecs ne mettent pas six mois pour faire un album, ils vont vite, très vite. Nous en France, il y a une culture qui consiste à prendre son temps pour sortir un disque et c’est vrai qu’au final, ça fait sortir peu de disques aux artistes.
Ma dernière question : quelle est votre actualité ?
Ricky : On va sortir une street tape d’ici mai/juin, qui contient les bons vieux riddims jamaïcains de ces dix dernières années. Sinon, on a en préparation un album solo de Ricky, un album solo de Ramsès et un de Saï Saï. On prépare aussi des tournées, des concerts, on joue le 24 mai à la Pêche à Montreuil…on est toujours dans la place quoi !