Interview Queen IfricaAlors que Queen Ifrica son son nouvel album MOntego Bay, nous avons rencontré la chanteuse au studio de Tony Rebel à Kingston. Rencontre avec une artiste consciente et engagée.
Quand la France t’a découverte il y a quelques, tu étais très discrète. Aujourd’hui, on te connaît beaucoup plus, ta vision du reggae a-t-elle changé ?
Oui, elle a changé, mais d’une manière positive. Aujourd’hui, il y a plein de jeunes artistes cultural qui débarquent sur le marché. A mes débuts, j’étais un peu inquiète, car la musique roots & culture n’était pas populaire, elle n’attirait pas les gens. Mais aujourd’hui, après tous les obstacles que l’on a traversés, je suis heureuse de constater que ces artistes sont nombreux et ont du succès.
Aujourd’hui, tu es une des leaders de la génération New-Roots. Acceptes-tu ce concept de New-Roots et comment le définirais-tu ?
Le Roots reste le Roots. Les temps ont changé, il y a eu des évolutions, mais notre culture restera toujours la même. Certains artistes ont amené leur touche personnelle à la musique. Alors, le New-Roots, oui, c’est peut-être une nouvelle manière de présenter le reggae au monde, mais ça reste du Roots.
A tes débuts, quels artistes t’ont influencée ?
Pour être honnête, ma première influence était, et est toujours, Garnett Silk. Car, je me souviens la première fois que je l’ai entendu, j’ai ressenti une connexion spirituelle entre lui et moi. Et il était spécial pour moi car, quand j’étais une jeune rasta, je me souviens que seul Tony Rebel parvenait à faire des concerts brillants avec de la musique cultural, et c’est lui qui a présenté Garnett au grand public. Et tout le monde est tombé amoureux de lui immédiatement.
Penses-tu que le message de Garnett Silk est toujours d’actualité ?
Bien sûr. Car il y a des artistes comme moi qui rendent hommage à la musique de Garnett Silk en gardant des messages positifs et en nettoyant la musique de toutes les mauvaises vibes.
Peux-tu nous dire comment tu es devenue rasta ?
J’ai commencé à connaître Rastafari à l’âge de 11 ans avec ma mère qui était rasta. Donc à partir de cet âge, j’étai élevé dans Rasta, c’est là que sont mes racines. Tout ce que je suis aujourd’hui vient de là.
Aujourd’hui, le monde a beaucoup changé. Quelle serait ta définition de Babylon ?
Je pense que Babylon est en train de faiblir. Pour moi, c’est juste toute la négativité que la société promeut. Le système croit que les gens vont continuer d’être attirer par les choses qu’il produit, mais les jeunes d’aujourd’hui cherchent d’autres manières d’être heureux. Pour moi, Babylon c’est ça, c’est ce système qui essaye de détériorer l’esprit des jeunes.
L’Italie a récemment autorisé la ganja uniquement pour les rastas. Comment as-tu réagi à ça ?
C’est très spécial. J’ai entendu qu’on n’avait plus le droit de fumer des cigarettes dans les lieux publics mais qu’on pouvait brûler un spliff sans problème en Italie. C’était la bonne nouvelle dont nous avions tous besoin. Pas seulement pour le fait de pouvoir fumer ou de se promener avec de la weed sans être inquiéter, mais juste pour que les gens se rendent compte du pouvoir spécial de cette plante. On peut faire tellement de choses avec la marijuana, par exemple c’est un médicament puissant. Et je remercie les autorités qui se sont dit : « si on laissait ces gens nous montrer à quel point l’herbe peut être positive. » Je suis sûre qu’ils seront convaincus et qu’ils ne l’appelleront plus « drogue ».
Pourquoi la nourriture I-Tal est-elle si importante pour les rastas ?
Car la nourriture Ital présente des qualités médicinales. Elle apporte ce dont notre corps a besoin et c’est aussi une manière de respecter notre Terre en tant qu’être humain. Les rastas défendent la nourriture Ital, les légumes, car c’est écrit dans la Bible. Si c’est écrit dans la Bible, c’est qu’il y une bonne raison. Cela nous permet d’être plus près de la nature. Manger des légumes et des fruits nous donne la jeunesse éternelle, ça nous rend pures.
Et quel est ton plat préféré ?
J’aime beaucoup les ackees avec du tofu et j’adore le couscous.
Tu écris tes propres paroles ? Comment procédes-tu?
Oui, j’écris mes chansons toute seule. J’écoute le riddim d’abord. Je peux écrire sans avoir écouté le riddim, mais je préfère l’écouter avant car j’entends ce qu’il dit, et ensuite j’ajoute ce que j’ai à dire. Je choisis mes sujets sagement, car je connais le pouvoir de la musique et je sais dans quels domaines elle peut être efficace.
Quel est ton meilleur souvenir d’enregistrement ?
A mes débuts, à Penthouse avec Tony Rebel. Car quand je suis entré dans la cabine de prise de voix, j’étais stressée et je voyais Tony qui n’avait pas l’air content. J’avais l’impression qu’il ne me soutenait pas et je ne me sentais pas à l’aise. Mais je me suis tellement appliquée, et à la fin de la journée, il était très content de moi et ça m’a beaucoup encouragée.
Et ton pire souvenir ?
Je ne m’en souviens pas, je crois que je n’en ai pas.
Mis à part Tony Rebel, quelle a été la personne la plus importante pour ta carrière ?
Je dirais Donovan Germain du studio Penthouse. C’est de là que vient Tony Rebel d’ailleurs. Germain est très important pour moi car il est toujours là quand tu enregistres et il te donne beaucoup de conseils sur comment ta mélodie doit monter ou descendre, il n’hésite pas à te conseiller sur ce que tu dois dire aussi. Et je trouve que c’est généreux de la part d’un producteur d’être attentif à tes paroles. Pour lui, c’est plus important de faire évoluer un artiste dans la bonne direction plutôt que de se contenter de sortir une bonne chanson.
Est-ce que tu joues d’un instrument ?
J’ai depuis longtemps appris à jouer de la guitare et je progresse toujours, je sais qu’un jour je serai douée. Mais je suis meilleure aux percussions. J’apprends la batterie, mais pour l’instant je suis douée dans les percussions africaines, le congo et le kette.
Selon toi, quel est le meilleur côté de la Jamaïque ?
Le meilleur côté de Jamrock est la simplicité des gens. Ceux qui vivent dans les pauvres communautés dans la campagne. Ces gens savent se contenter de ce qu’ils ont, ils produisent leurs propres aliments. S’investir comme ça et rencontrer ces gens est certainement la meilleure expérience que vous aurez si vous venez en Jamaïque. Ce sont des gens authentiques et profonds que tout le monde aurait besoin de connaître.
Et le plus mauvais côté de la Jamaïque ?
C’est son habilité à basculer vers la négativité, consciemment ou inconsciemment. Nous sommes des gens très forts dans nos cœurs et dans nos esprits, mais nous avons parfois tendance à oublier qui nous sommes et à tomber dans la négativité en faisant des choses qui ne sont pas dignes de la part d’un être humain.
Et comment expliques-tu la violence en Jamaïque ?
La violence en Jamaïque a été créée par le pouvoir. Les politiciens ont séparé le peuple. Et on se rend compte que les gens violents sont ceux qui ont faim et qui sont pauvres. Donc la violence en Jamaïque, et n’importe où dans le monde d’ailleurs, est arrivée à cause de la pauvreté et du manque d’opportunités pour des gens qui en auraient vraiment besoin.
Et que penses-tu de la violence dans la musique jamaïcaine ?
La plupart des artistes qui font ce genre de musique se justifient par le fait qu’ils parlent de la réalité de la société. Et ils parlent bien de la réalité, mais la question est : « doit-on en parler pour s’en débarrasser ou pour en faire la promotion ? ». C’est le problème que j’ai avec les artistes qui font ce genre de musique. C’est injuste, car il y a des jeunes des ghettos qui admirent ces artistes, et au lieu de leur montrer le droit chemin, ils leurs apprennent à être des meurtriers.
Il y a aussi le problème de l’homophobie. Certains artistes comme Capleton et Sizzla ont des problèmes en Europe à cause de leurs paroles homophobes. Quelle est ton opinion sur ce problème ?
Je pense que ces paroles violentes contre les homosexuels sont une exagération de la part des artistes. Ils ne sont pas aussi extrêmes que ce qu’ils prétendent dans leurs paroles. Ils s’acharnent contre les gays car cela plaît au public en Jamaïque, ils font ça pour obtenir des forwards. Mais le monde est grand, nous sommes 7 milliards d’individus et tout le monde ne réagit pas de la même façon. Certains sont d’accord, d’autres pas. En ce qui me concerne, je pense qu’il y a trop d’enfants qui meurent, trop de faim et trop de pauvreté dans le monde pour qu’on se préoccupe de la vie privée des gens et de ce qu’ils font quand ils sont chez eux. Cela ne nous regarde pas.
Dans le reggae, il y a beaucoup de chanteurs mais très peu de chanteuses. Comment expliques-tu ça ?
Les femmes ont toujours voulu être comme les hommes dans le reggae. Mais, dans notre société, une femme se doit être d’être une femme, quoiqu’elle fasse. Même si elle travaille dans le bâtiment ou si elle conduit un camion, elle se doit d’être femme. Elle ne peut pas prétendre à être un homme. Il y a eu beaucoup de femmes qui se sont aperçues que les hommes avaient du succès et gagnaient de l’argent avec la musique. Elles ont voulu faire pareil. Mais je pense que nous avons une responsabilité vis-à-vis des gens qui nous écoutent, et encore plus en tant que femmes. Les hommes peuvent déconner et on ne leur en voudra jamais, mais nous les femmes, on ne peut pas.
Pourquoi et comment as-tu écrit la chanson « Daddy » ?
Depuis que je connais Tony Rebel, nous avons eu la chance de visiter pas mal d’institutions, nous avons été dans des écoles aussi. Et nous nous sommes aperçus que tous ses enfants qui vivent déjà dans la misère sont aussi souvent victimes d’agressions sexuelles. Et c’est le devoir d’un artiste de parler au nom de ceux qui ne sont pas écoutés. J’ai toujours voulu chanter cette chanson mais j’ai attendu d’être suffisamment écouté par le monde pour le faire. Je voulais que cette chanson ait un impact.
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