Wyclef Jean Interview en GuyaneWyclef est un artiste rare, un de ceux avec lequel réaliser un interview est très compliqué. Rencontré à l’occasion du festival One Love organisé par Florent Malouda, il est pourtant d’une rare disponibilité. Rencontre sans concession avec un grand amateur de reggae et de sound-system.
(NDLR : cet interview a été réalisé avant le drame survenu à Haïti).
C'est la première fois que tu viens en Guyane, quelle est ta première impression ?
C'est la première fois que je vient et j'ai « twitté » mes contacts pour dire combien cet endroit est joli, sa culture magnifique... Je n'ai pas rencontré une seule personne moche en Guyane française et la beauté est un état d'esprit, les gens sont très chaleureux ! Et pourtant ça a vraiment été long pour arriver ici : on vient de Londres en passant par New York et je me disais « ok c'est bon on y sera dans pas longtemps ». Je me trompais car ensuite il a fallu aller à Trinidad et de là on a pris un jet privé. Donc on a mis à peu près 6-7 heures pour arriver.
Pourquoi as-tu choisis de créer ton propre Sound-System ?
Oh certains connaissent mon sound system.
Il est très connu.
Ouais il est mortel, il est dangereux, c'est un des meilleurs du monde. Les sound system ont commencé pour moi quand j'avais 14 ans. J'ai eu ma première cassette, c'était Saxon J’étais fan. Je ne parlais toujours pas très bien anglais, mais j'adorais le ton, (il imite les toaster qui parle) et j'essayais de les imiter. Naturellement j'ai développé un goût pour les dubplates. Tous les artistes avec lesquels j'ai travaillé ensuite, j'en ai profité pour leur demander des dubplates. C’était juste un hobbie au départ. Ils me donnaient des dubplates car ils me sous estimaient, ils se disaient « qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire avec les dubplates ? c'est juste Wyclef Jean ». J'ai construit, j'ai accumulé et puis j'ai voulus clashé quelqu'un. J'adore cette culture et j'ai fait quelques clash que vous devez pouvoir trouver sur internet. L'un de mes préférés c'est le « soft clash » que j'ai fait avec David Rodigan à la radio. David Rodigan est un des pères des clashes. Je les ai très bien étudié et ça été très marrant parce que je les ai totalement bloqué avec la dubplate de Tom Jones. C'était très marrant de se payer Rodigan avec une dubplate de Tom Jones. Non pas que je puisse battre Rodigan dans un vrai clash, mais j'aime juste la culture de la musique.
Tu adore le reggae, quel est ton sentiment sur la nouvelle génération d'artistes comme Luciano, Sizzla ou Capleton ?
Capleton naturellement j'ai grandi en l’écoutant à Brooklyn où je faisais beaucoup de soirées. Sizzla j'adore, Luciano je connais ce qu'il a fait, mais j'ai des relations personnelles avec Sizzla. J'ai été à Judgement Yard, j'ai vu les traditions à Judgement Yard. Sizzla est une des personnes que je connais avec lequel je peux tout à fait m'identifier. Un autre qui est un très bon ami c'est Mavado qui est comme mon petit frère. Quand je joue Mavado c'est très personnel pour moi. C'est beaucoup d'histoires qui vont avec. Je pense définitivement qu'il est la voix des jeunes. La façon dont il articule son vocabulaire pour parler aux jeunes est incroyable. J'aime bien les nouvelles stars qui émergent chaque jour, c'est comme un clash entre la génération plus âgée et les jeunes qui décollent. Je pense que tout le monde doit s'approprier la musique parce que ces gamins n'ont flingué personne, il n'ont pas braqué de banques, ils font de la musique donc nous devons l'apprécier.
Qu'y a-t-il de similaire entre ton histoire et celle de Mavado ?
L'histoire de Mavado est comme la mienne. Je viens d'un village dont vous avez probablement jamais entendu parler quand je parle de Lasere, à côté de Croix des bouquets. Avec Mavado quand et j'ai rencontré sa mère et j'ai vu où il à vécu, dans une zone au milieu du Gully. Ça m'a rappelé le milieu de Port au Prince et on a automatiquement accroché. La relation que j'ai avec les artistes de reggae est une relation naturelle. Parce que la musique caribéenne a toujours fait partie de ma musique naturellement. A d'autres époque certains ont exploité les artistes reggae et puis les lâchent. Moi je sais que globalement les artistes de reggae sont des amis.
Comment as-tu rencontré Florent Malouda ?
Malouda, je l'ai rencontré à Berlin. C'est un mec bien, un jeune avec une bonne vibe et c'était une connexion naturelle.
Dans quelles circonstance l'as-tu rencontré ?
A l'hôtel en banlieue de Berlin pendant la coupe du monde. Il a dit que je lui portais la poisse. (rires) C'est une blague. On s'est rencontré et y a eu une bonne connexion qui a mené à ça. C’est un très grand joueur de foot, l'un des meilleurs, et là il est au téléphone à faire la promotion de son festival. Il apporte quelque chose à la Guyane dont la communauté avait besoin. Ce qu'il fait ici c'est la même chose que ce que moi je peux faire pour Haïti quand j'amène Akon ou Angelina Jolie. C'est le même truc, il veut que les gens sachent où est la Guyane et c'est ma première fois ici. Les gens vont savoir où est la Guyane après ce soir je vous le promet.
Tu joues au football?
J'ai quitté Haïti quand j'avais 10 ans, j'ai grandi à Brooklyn avec le Basket. Mais à l'intérieur de la maison je n'avais pas de choix, mon père ne faisait que ça regarder du football. Ses équipes étaient le Brésil, l'Argentine, la France et l'Italie encore et toujours donc j'ai grandi en regardant le football. J'ai aussi eu la chance de chanter à la Coupe du Monde avec Shakira. C'était vraiment bien. J'ai eu la chance de rencontrer Pelé qui est une de mes idoles et c'était cool.
Quelle est ton équipe préférée?
Malheureusement...c'est le Brésil. Les raisons pour lesquelles j'aime le Brésil c'est que quand j'ai été a Haïti pendant les périodes de trouble politique, les choses allaient très mal, personne ne voulait y aller car tout le monde avait peur pour sa vie. Et l'équipe du Brésil et Ronaldo ont décidé de venir jouer un match dans une des plus dangereuses favellas appelée Cité Soleil. Quand une si grande équipe veut se rendre là-bas...Vous savez combien ça peut coûter en assurance quand ils disent qu'ils veulent y aller ? Qu'ils soient venus signifie beaucoup pour les Haïtiens et pour moi.
Savez-tu avant de venir qu'il y avez une importante communauté haïtienne en Guyane?
Je savais parfaitement qu'il y avait une communauté mais je ne connaissais pas le lien et l'importance de cette communauté. L'Histoire ne ment pas et on ne peut pas manquer de respect à l'Histoire. Si on veut savoir où on va il faut savoir d'où on vient et le peuple Haïtien est la clef des Caraïbes. Vous ne devez pas savoir cela mais s'il n'y avait pas les Haïtiens beaucoup de choses seraient différentes dans les Caraïbes. C'est ce que je veux que les autres îles comprennent. Quand je vais aux Etats Unis et que Dr. Dre dit « West Coast », je vais à Crip Side et les gars disent « Crip », je vais à Blood Side et les artistes disent « Blood ». Tout le monde représente là d'où il vient. Donc pour moi c'est important d'avoir une fierté haïtienne. Haïti est reconnu dans l'Histoire comme étant la première république noire, ce qui a amené les autres îles à se dire que si Haïti pouvait le faire ils pouvaient le faire. Mais bien sur aussi elle a peut-être eu son indépendance trop jeune. Une révolution très tôt et ils ont souffert de ça. Et c'est pour ces raisons que je pense que les autres îles devraient s'y attacher et s'impliquer d'avantage pour les aider. Voilà ce que je ressent vis à vis d'Haïti.
Sais-tu que les bénéfices du festival One Lov vont à l'association Amapo et à AIDS?
Bien sur, la cause est très importante, et il est important que dans les Caraïbes nous apprenions aux gens comment se protéger du Sida qui ravage les Caraïbes, la Guyane ou l'Afrique.
Ce festival a un but social, peut-on dire que le Reggae est ici utilisé dans un objectif humanitaire...
Pour moi le reggae est naturellement la musique avec laquelle j'ai grandi. Pour tout, Bob Marley, Jimmy Cliff, c'est la bande son de ma vie. Ce qu'il y a à propos du reggae, c'est que c'est la seule forme de musique qui ramène toujours à la prise de conscience de quelque chose.
Le reggae est une musique qui t'aide dans ta vie de tous les jours?
Vous devez comprendre que chaque chanteur a un chanteur qu'il admire n'est-ce pas? Ray Charles avait un chanteur qu'il admirait. Quand j'étais jeune j'ai grandi en admirant Curtis Mayfield, Marvin Gaye, Bob Marley, Jimmy Cliff naturellement. Donc si je vous dis que c'est Stevie Wonder, même si ce sont des artistes de R'n'B, le reggae les a quand même influencés. Donc quand vous parlez de reggae vous devez comprendre que le reggae est une musique du monde. Il n'y aurait pas plein de styles de musique s'il n'y avait pas eu le reggae, car c'est le subconscient de l'esprit « point ».
C'est pas vraiment une période rose dans l'industrie du disque, pour les labels mais surtout pour les jeunes artistes?
Je vais vous donner une information. Les Fugees en 1993-1994, une centaine de label ne nous on pas accepté avant que nous signions un véritable contrat. Donc que ce soit en Guyane ou en Jamaïque ça ne peut pas servir d'excuse. Je dit aux jeunes du public « vous êtes des guerriers ». Ce que ça veut dire c'est que si tu décides de te lancer dans le business, il faut être un guerrier, il faut avoir la peau dure. Si quelqu'un te pousse et te fais tomber, tu te relèves et tu pourra le gérer. Croyez moi quoi qu'on puisse vous promettre c'est à vous de jouer. Personne ne reçoit de coup de pouce. 50 Cent n'a pas eu de coup de pouce, il est juste devenu célèbre, Jay Z comme les Fugees ont fait ce qu'il fallait pour devenir célèbre. Tout le monde vous racontera des histoires semblables. Il vous diront :« Mec, le producteur nous a pourris. Ils utilisent notre musique ». Quand j'avais 17 ans, des producteurs m'ont piqué mes sons, et ils m'avaient donné 150$. Et aujourd'hui je suis dans le milieu et je dis « Mais c'est mes sons » mais je ne peut rien y faire. J'avale le morceau et je vais de l'avant. Il y a beaucoup de talents ici, la même chose avec Rihana qui a été découverte alors que il y a des gens qui sur son île ont un talent incroyable. Comprenez bien qu'aujourd'hui le pouvoir n'est pas entre les mains du producteur, mais entre les mains d'Internet. Soujah Boy, aussi insensé que cela puisse paraître, ils était sur un ordinateur et ils se sont fait un public, Sean Kingston sur son Myspace, il n'ont rien à faire d'une maison de disque. 
Ce soir vous allez faire 3h de show...
On fait un concert ou on en fait pas. Les gens se disent ce mec est fou, mais pourquoi nous aimons tellement la scène, parce que nous nous rappelons quand la police nous poursuivait et que nous devions courir, on se souvient quand on devais voler au supermarché. Et parce que Dieu nous a donné une alternative, et pour la foule qui est venue nous voir, on ne peut pas négocier avec ça. Il faut que le public parte en se disant qu'ils en ont eu pour leur argent. Si vous étiez un voleur, quelqu'un qui avait l'habitude d'arnaquer les gens, et que vous savez comme c'est dur pour certains de sortir 10$ de leur poche et qu'ils viennent vous voir et qu'au bout de 45 minutes de concert vous leur dîtes « Bonne nuit à tous merci d'être venu », c'est la même chose que voler, comme si je vous menaçais avec un pistolet jusqu'à ce que tout le monde me donne son argent. Pour nous le concert est un marathon, si vous avez un petit bide vous allez le perdre, et si vous ne l'avez pas vous aurez faim.
Sais-tu que le chanteur King Kong a récemment déclaré : « Wyclef m'a pris deux chansons il y a longtemps - pour « Fugee-La », une chanson appelée « Call Mister Madden », et sur l'album « Carnival Part. 2 » sur la chanson « Riot » la mélodie de « Travel Again » - et il ne m'a pas versé mes royalties »...
D'où vient King Kong? C'est un Éthiopien ou un Jamaïquain? Un Jamaïquain. « Call Mister Madden » c'est de Tenor Saw, vous avez la mélodie de Tenor Saw, c'est une chanson de Tenor Saw. « Trouble Again » est une autre chanson de reggae dont on a pris un sample. Ce que je voudrais dire à monsieur King Kong, c'est que ces chansons ne seraient jamais sorties si je n'avais pas payé l'éditeur pour les samples. Je serais poursuivis aujourd'hui. On ne peut utiliser aucune chansons sans payer l'éditeur. C'est Wyclef Jean, c'est les Fugees, donc mon message pour monsieur King Kong c'est que les chansons qu'il pense que je lui ai volé, sont en vérité des chansons de Tenor Saw.
Il dit que ce sont les siennes.
Je dois malheureusement lui dire que ce sont des chansons de Tenor Saw. Tenor Saw est mort maintenant. Je veux dire à monsieur King Kong que j'aime l'Ethiopie, j'ai un profond respect pour l'Ethiopie, mais Wyclef Jean n'a jamais volé votre musique. Si j'avais volé votre musique il n'y aurais aucune chance que je sois ici. Je suis là depuis 17 ans, j'ai fais mon premier hit quand j'avais 18 ans et je vais bientôt en avoir 40. Si je piratai il n'y a aucune chance que je soit resté si longtemps. Ca voudrait dire que j'ai passé mon temps à volé de la musique et il y aurai 30 ou 40 personnes qui me poursuivraient. Je ne vole personne, donc King Kong, je suis Godzilla baby. Je ne t'ai jamais volé.
Big up King Kong, je ne veux pas de problème avec l'Ethiopie mais je suis Godzilla « point ». Quand je marche dans New York j'écrase tout « point ». King Kong all love Baby.
Il n'y a pas de problème avec King Kong je ne sais même pas qui c'est. Le seul que je connais c'est quand je regarde le film et que King Kong arrive, la fille arrive et King Kong la prend dans sa main. C'est un artiste de reggae?
Oui il fait du reggae.
Love et respect à King Kong. D'homme à homme, je ne pirate pas les chansons. Parfois les idées peuvent se ressembler, mais je ne peut pas utiliser une chanson si ce n'est pas ok avec l'éditeur. Ok King Kong ? Take care King.