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Hip-Hop et Rasta : Interview Steve Gadet Hip-Hop et Rasta : Interview Steve Gadet
09/06/10 - Auteur(s) : Jérémie Kroubo

LA FUSION DE LA CULTURE HIP-HOP ET DU MOUVEMENT RASTAFARI

« La fusion de la culture hip-hop et du mouvement rastafari » est le titre d’un livre intéressant et original qui vient de paraître chez L’Harmattan. Entrevue avec Steve Gadet, l’auteur de cet ouvrage traitant de la rencontre du hip-hop, mouvance culturelle et artistique née dans les quartiers défavorisés de New York dans les années 1970, et de rastafari, mouvement religieux apparu dans les ghettos de Kingston dans les années 1930.




Bonjour Steve. Tout d’abord, peux-tu te présenter à nos lecteurs et nous dire ce qui a motivé tes recherches ? Comment as-tu découvert les mouvements hip-hop et rastafari ?
Je suis enseignant d’anglais au Département de Lettres et de Sciences-humaines à l’Université des Antilles-Guyane en Guadeloupe. J’ai étudié et enseigné en Martinique et en Jamaïque. Lors de mes premiers travaux de recherches, je me suis intéressé au mouvement hip-hop en tant que mouvement noir pour conclure qu’il était devenu multiculturel. J’ai découvert l’univers hip-hop en 1995 en partant à Atlanta. J’ai découvert le mouvement rastafari quelques années avant grâce à mon oncle et ma tante. Puis, j’ai remonté le courant des deux mouvements par mes lectures, mes voyages et mes découvertes musicales. C’est en écoutant la chanson d’un rappeur rasta que l’idée m’est venue d’analyser la fusion de ces deux phénomènes culturels.

Plus précisément quelle place occupes-tu dans ces univers ? Es-tu toi-même rasta ? Es-tu rappeur ? Graffeur ? Danseur ?

Je suis un observateur mais, effectivement, je suis moi-même rappeur. J’ai commencé le rap en 1998 avant la recherche. Quand je recherche et que je livre mes découvertes, ce n’est pas le rappeur qui parle, c’est le chercheur qui essaie de garder un regard critique et d’apporter une réflexion scientifique. Mais c’est sûr que l’un n’est jamais trop loin de l’autre ; le rappeur aide le chercheur à pénétrer certains milieux et à décoder certaines choses et vice-versa.

Entrons dans le vif du sujet. Quels sont les principaux points de convergence et de divergence entre la culture hip-hop et le mouvement rasta ?


Pour ce qui est des points de convergence, ce sont des mouvements issus des classes ouvrières, défavorisées noires. Ce sont aussi des réactions à la ségrégation résidentielle et à la marginalisation socioculturelle imposées à ces populations. Concernant les divergences, les formes de la créativité sont différentes car les contextes dans lesquels ces mouvements sont nés sont différents. Le nationalisme noir et l’utilisation des substances psychoactives jouent des rôles différents, mais néanmoins important dans les deux mouvements. Ajoutons aussi que le discours tenus par les adeptes est différent ; le reggae a gardé un ancrage spirituel et sociopolitique alors que le rap tient des discours plus diversifiés.

Et d’après toi, quelles sont les causes historiques/ sociologiques ayant conduit respectivement à l’émergence d’une culture hip-hop en Jamaïque et du
mouvement rasta aux USA ?
J’imagine que la proximité géographique entre ces deux régions du monde, le phénomène de migration, et les médias ont joué un rôle important dans cette histoire culturelle, non ?

Absolument. La proximité géographique et les médias ont joué un rôle important. La culture hip-hop s’est imposée en Jamaïque en deux temps. D’abord avec les jeunes Jamaïcains qui partaient aux Etats-Unis et revenaient avec des supports audio et/ou vidéo. Puis, dans les années 1990, par l’accès à la télévision câblée. Bien sûr, ces jeunes se sont identifiés au jeunes Africains-Américains et à leur mode d’expression. De plus, les échanges musicaux entre la Jamaïque et les Etats-Unis ont commencé il y a très longtemps, c’est une tradition qui continue encore aujourd’hui. Quant au mouvement rasta, il s’est expatrié aux Etats-Unis grâce à l’internationalisation du reggae avec la musique de Bob Marley. Et puis il y a eu aussi des vagues de rastas qui partaient enseigner la doctrine du mouvement là-bas. Il n’y a pas eu de réaction massive au départ mais, petit à petit, l’anticolonialisme du mouvement rastafari a attiré l’attention d’une jeunesse caribéenne, caucasienne et africaine-américaine.

Les mouvements hip-hop jamaïcain et rastafari étasunien possèdent-ils des caractéristiques qui leur sont propres ou sont-ils simplement des copies de la culture hip-hop afro-américaine et rasta jamaïcaine ?

Ils possèdent des caractéristiques propres car chaque mouvement est réinterprété en fonction du contexte local. Je me suis beaucoup appuyé sur le concept de « Glocalisation » qui décrit bien ce phénomène. Le mouvement hip-hop en Jamaïque est influencé par la langue locale, la musique, la réalité et les traditions locales tout en essayant d’attirer l’attention des Américains. Quant au mouvement rastafari aux Etats-Unis, il est plus organisé et mieux structuré. Il existe plusieurs églises, le mouvement joue un rôle plus social tout en s’intéressant aussi à l’aspect politique.

Pour les lecteurs non-initiés, soulignons que la « glocalisation » est une combinaison des mots « global » et « local ». Il s’agit d’un concept alliant les tendances globales aux réalités locales. Steve, la culture hip-hop ne reste-t-elle pas très « underground » en Jamaïque ? N’a-t-elle pas du mal à exister face aux styles locaux dominants comme le reggae et surtout le dancehall? Il semblerait que depuis le R&B dans les années 1950-60, aucun autre style étranger n’ait véritablement réussi à s’imposer en Jamaïque, non ? Les Jamaïcains s’intéressent-ils vraiment aux autres mouvances culturelles ?

Effectivement, le mouvement hip-hop a du mal à s’imposer face au dancehall et ce pour plusieurs raisons. La tradition de la danse locale étant trop prégnante, la danse hip-hop intéresse peu les jeunes. Ceux qui nourrissent leur passion pour le rap ont généralement des relations à l’étranger, ont les moyens de voyager et sont souvent issus des classes aisées. Le dancehall est plutôt ancré dans les masses populaires. Les rappeurs que j’ai rencontrés sont « accusés » de trahir leur culture. Mais ils essaient quand même de monter des réseaux pour sortir de cette image « underground ».

La mouvance rasta (afro)-étasunienne est-elle proche de la Nation of Islam ou d’autres organisations afro-centristes étasuniennes ?

A ma connaissance, il n’existe pas de liens particuliers avec la Nation of Islam (NOI) même si leur discours se rejoint sur certains points. L’un des rappeurs rastas africain-américains avec qui je me suis entretenu me disait ne pas être fermé aux principes de la NOI. Je pense que les dreadlocks sont une manière, pour les Noirs aux Etats-Unis, de revendiquer leur afro-centricité. Certaines organisations rastas doivent surement monter des projets avec des organisations afro-centristes aux Etats-Unis, ça ne serait pas étonnant, mais je ne peux pas l’affirmer avec précision.

Tu es guadeloupéen, c’est bien ça ? Quelle est la place du mouvement rasta et de la culture hip-hop en Guadeloupe et plus généralement dans les Antilles françaises ? Y a-t-il des similitudes/ différences avec le mouvement rasta étasunien et la culture hip-hop jamaïcaine ?

Oui je suis bien guadeloupéen. Le mouvement rasta a eu de mauvais jours en Guadeloupe durant les années 1970 et 1980. Les premiers rastas ont été assimilés à des voyous donc certains ont vécu des expériences difficiles. Aujourd’hui, les choses sont plus calmes. Le mouvement rasta en Guadeloupe est visible et actif, mais il n’a rien à voir avec celui des Etats-Unis. Il est moins organisé et très décentré. Certes il y a de vrais adeptes qui vivent en marge de la société, qui sont retournés vivre à la campagne, mais il n’y a pas de représentant politique ni social. Les rastas s’expriment principalement par la musique. Quant à la culture hip-hop, elle est arrivée dans les années 1980 avec H.I.P.H.O.P de Sidney. Elle a connu son ascension durant les années 1990 avec des concerts, des radios, des festivals, un label et ses productions. Les graffeurs sont aussi créatifs et actifs. La culture, en général, reste toujours très ancrée et très populaire mais moins active. Le hip-hop guadeloupéen est, lui, dans la même dynamique que le hip-hop jamaïcain avec l’utilisation de la langue locale, de la tradition musicale locale. Ce n’est pas systématique mais cela existe !

Pour finir, quels sont tes projets ? D’autres ouvrages sur le sujet en perspective ?


Mon deuxième ouvrage devrait être publié dans quelques mois. Je m’intéresse à tout ce qui a pu influencer la culture hip-hop, de Barack Obama à la violence en passant par le capitalisme et l’Afrique. Il s’intitule «  La culture hip-hop dans tous ses états » aux éditions L’Harmattan. J’ai d’autres projets d’écriture en cours aussi. Je compte traduire mon livre en anglais pour élargir mon lectorat dans un an si Dieu le veut. Enfin, je compte voyager (France, Canada, Afrique) pour présenter mon ouvrage.

Merci Steve, et bon courage et bonne chance pour la suite.

Merci à toi Jérémie. Big Up!



« La fusion de la culture hip-hop et du mouvement rastafari » par Steve Gadet. Préface de Gilbert Elbaz. L’Harmattan, 2010. 270 pages.

Interview réalisée par Jérémie Kroubo, avril 2010.

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commentaires
le 22/07/10 par Yannick
Un livre à avoir dans sa bibliothèque ! Big up bro
le 21/11/10 par matahari
Excellent! Et vraiment intéressant. Un bon 'appetizer' avant de se procurer le livre. Good work again! Thanx!

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