Al Campbell InterviewIl se fait rare en France, et sa musique est très peu médiatisée, mais Al Campbell n’en reste pas moins une légende de la musique jamaïcaine. Il a participé à beaucoup de projets en groupe et a mené une carrière solo exemplaire, traversant les époques sans jamais se laisser distancer par les évolutions de la musique. Il était à Marseille au Poste à Galène il y a quelques mois, en show sound-system aux côtés de Legal Shot et de Shinehead avec qui il partagea le micro, le temps de quelques improvisations mémorables. Rencontre avec cet artiste essentiel du Reggae, parfois trop oublié...

Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans la musique ? Vous avez appris à chanter à l’église...
Oui, c’est mon père qui m’a incité à faire ça. Il disait que ça pouvait nous rapporter un peu d’argent.
Et comment êtes-vous arrivé dans le business de la musique ?
Et bien, là où je suis né, il y avait tout un tas de grands chanteurs comme Winston Samuels, Ras Michael et son groupe les Sons of Negus, Dillinger, Trinity, Clint Eastwood, U-Roy, Ranking Joe... Et surtout Dennis Alcapone qui était le numéro 1 dans mon quartier. Tout le monde le prenait pour exemple et le suivait partout. Ensuite, on s’est un peu plus intéressé à U-Roy avec le sound-system de Tubby, mais à la base, c’était bien Alcapone le boss...
Et vous avez appris à chanter aux côtés de ces artistes ?
Non, car la musique était déjà en moi. Chez moi, la musique est un don ; je n’ai pas besoin qu’on m’apprenne quoi que ce soit... car mon père était un très grand chanteur, donc j’ai ça dans mon sang. Je n’apprends rien de personne, Dieu me donne tout ce que j’ai. Mais tous ces artistes que je côtoyais m’ont donné envie de prendre le micro comme eux.
Donc, quelle a été votre première expérience musicale en dehors de l’église ?
J’ai formé un groupe avec des amis : Al Campbell et les Thrillers.
On a entendu dire que King Jammy faisait partie de ce groupe. C’est vrai ?
Non. J’ai connu King Jammy quand j’allais à l’école. Il est plus vieux que moi, alors je le considérais comme un grand frère quand j’étais jeune, car il me protégeait dans la cour de l’école... Plus tard, quand il a commencé à produire, je l’ai considéré comme mon mentor. Je me souviens que Jammy’s était un grand athlète quand on était à l’école. Il gagnait toujours les compétitions d’athlétisme, car il était très fort à la course à pied et au saut en hauteur.

Vous avez aussi chanté avec les Royal Rasses, un des premiers groupes de Cedric Myton...
Oui. Cedric et Prince Lincoln Thompson avaient un groupe avec deux autres chanteurs qui s’appelait The Tartans. Ils se sont séparés car l’un d’entre eux était un badman et avait semé la zizanie dans le groupe. Alors Cedric Myton est venu me trouver avec Johnny Cole pour former les Royal Rasses. J’ai intégré le groupe avec un autre ami à moi, Peter, qui allait à l’école avec moi aussi. Peter a vendu sa voiture pour qu’on ait assez d’argent pour louer un studio et faire notre premier enregistrement. C’était Errol Thompson qui nous avait enregistrés pour cette première session. On a fait des supers titres ce jour-là. Mais ça n’a pas duré longtemps, car Cedric est parti avec Watty Burnett et Ashanti Roy pour former les Congos. On a un peu continué avec Johnny et Peter, mais moi je pensais plus à ma carrière solo. Je participais aux enregistrements studio des Royal Rasses, mais je ne venais jamais aux concerts.
Vous avez travaillé avec de très grands producteurs. Qui a été le meilleur professeur pour vous ?
Dieu est mon unique professeur. C’est lui qui me donne l’inspiration et la force dont j’ai besoin. En ce qui concerne les producteurs, j’ai eu tellement de mauvaises surprises... croyez-moi, il y a beaucoup de producteurs qui sont très célèbres mais qui représentaient le diable pour les artistes. Car on s’est fait roulé plus d’une fois. Jammy’s, lui, m’a toujours respecté et a su tiré le meilleur de moi-même. Et j’ai également de bons souvenirs de Phil Pratt, car il m’a fait confiance et a investi beaucoup d’argent sur moi, alors je lui en suis reconnaissant. Je dois aussi beaucoup à Coxsone et Duke Reid qui m’ont enregistré les premiers alors que j’étais totalement inconnu, car à l’époque, je n’avais pas assez d’argent pour faire mes sessions moi-même, alors je remercie tous ces gens qui ont lancé ma carrière.
Justement, à propos de Coxsone... beaucoup se sont plaints de ses façons d’agir avec les artistes. Avez-vous eu des problèmes avec lui ?
Jamais. Pour moi, Mr. Dodd est un homme bon. Certains le traitent de voleur, mais je ne l’ai jamais vu voler qui que ce soit. Il te disait juste avant d’enregistrer qu’il te payerai 10 pounds et qu’il fallait attendre pour les royalties. Seulement, certains étaient trop impatients et voulaient plus d’argent tout de suite. C’est pourquoi quelques artistes le traitent de voleur, mais ils étaient au courant du deal avant d’enregistrer.
Ce soir à Marseille, vous chantiez en formule sound-system. Est-ce que vous appréciez ça ? Quelle est la différence par rapport à un concert avec des musiciens ?
J’adore les sound-systems. J’aime aussi jouer avec des musiciens, mais le sound-system te fait progresser. Tu dois être vraiment doué pour faire du sound-system car tu ne peux pas contrôler le riddim. Quand tu joues en groupe, tu peux dire aux musiciens d’accélérer, de ralentir, de jouer en one drop ou autre chose. Quand tu joues en sound-system, le riddim avance et tu dois le chevaucher à la perfection. C’est un bon exercice qui te fait progresser à chaque fois.
Dans les années 80, on vous appelait Mister Lover’s Rock. Que pensez-vous de ce surnom ?
Et bien, si vous écoutez tous mes albums, vous verrez qu’il y a du son pour tout le monde. Il y a des morceaux pour ceux qui aiment le roots, ceux qui aiment le lover’s rock, ceux qui aiment le dancehall... Alors ce surnom est venu car, dans les années 80, tous les morceaux lover’s rock que je faisais était des numéros 1. J’ai eu 14 numéro 1 en Angleterre. Je détiens le record parmi les artistes jamaïcains en ce qui concerne les charts anglais. Même Bob Marley n’a pas réussi ça ! Je suis même resté deux fois 6 semaines à la première place avec « Late Night Blues » et « Gee Baby ». Vous voyez, je suis une légende ! (rires)
Aujourd’hui, en Europe, votre titre emblématique est sans doute « Take a ride ». Pouvez-vous nous en parler ?
(rires) Et bien, je dois vous avouer que ce n’est pas moi qui ai enregistré ce morceau. Ils ont mis mon nom sur le disque, mais je n’ai pas chanté cette chanson. En fait, l’artiste qui a enregistré « Take a ride » était fou. Je ne me souviens plus de son nom, mais je me souviens qu’il était complètement fou. Il pensait qu’en enregistrant une seule chanson, il deviendrait riche. Mais c’est moi qui ai reçu tous les honneurs pour cette chanson. Enfin, pas tout de suite, car à l’époque, ce titre était loin d’être un hit. Il est passé complètement inaperçu, comme beaucoup d’autres qui sortaient en même temps. Ce n’est que plus tard que « Take a ride » a eu du succès.
Et votre titre « Bad Boy » ? C’est bien vous qui l’avez enregistré celui-là ?
Oui oui. Cette chanson est sortie sur les labels de Clive Jarrett : Thunderball et Dynamite. Je crois que c’est Clarence Sparks qui a fait le riddim. Il chantait dessus, mais il n’arrivait pas à faire un truc vraiment bien. Il voulait faire un hit, mais il sentait qu’il n’y arriverait pas. Alors il a demandé à plusieurs chanteurs de poser dessus et on a réussi à faire des bons morceaux. Je me souviens notamment de celui de Michael Palmer que j’aime beaucoup...
Pouvez-vous nous parler de votre opinion sur l’évolution du reggae et de la musique jamaïcaine ?
Pour moi la musique jamaïcaine est complètement morte aujourd’hui. Elle n’a plus aucune âme. Les producteurs travaillent sur ordinateur et perdent l’essence de la musique. Car quand la musique est jouée live, le batteur, le guitariste et tous les autres musiciens donnent le meilleur d’eux-mêmes. Un ordinateur ne peut pas faire ça, il fera toujours la même chose. Pour faire de la bonne musique, il faut de bons chanteurs, de bons musiciens et de bons ingénieurs, mais pas besoin de bons ordinateurs.
Al Campbell a mash up de nombreux sound systems avec "Turn Me Loose", un ...