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Interview Roger Steffens #1 Interview Roger Steffens #1
28/11/11 - Auteur(s) : Propos recueillis par LN, traduits par Djul

Roger Steffens est (entre autres) journaliste,écrivain, conférencier américain et l'un des plus grands voir le plus grand archiviste reggae au monde. Il dispose chez lui à Los Angeles de 6 pièces entièrement consacrées à ses archives, dont notamment une collection relative à Bob Marley, qui est considérée comme étant la plus importante au monde. Il a animé plusieurs émissions de radio et écrit plusieurs livres, dont "Roger Steffens and Peter Simon's Reggae Scrapbook", sorti en France sous le nom de "Reggae Collection", chez Fetjaime, "One Love: Life with Bob Marley and the Wailers" ou encore "The World of Reggae featuring Bob Marley: Treasures from Roger Steffens Reggae Archive". Certains d'entre vous ont peut-être eu la chance d'assister à l'une des conférences qu'il a données l'été dernier dans le cadre du festival off du Reggae Sun Ska à Pauillac, consacrées à Bob Marley et à Peter Tosh.

Voici le première partie d'un entretien passionant avec un passioné de reggae:

Reggae.fr: Vous souvenez-vous du premier morceau de musique jamaïcaine que vous ayez entendu ?

Roger Steffens: Et bien le premier est certainement l’album « Calypso » d’Harry Belafonte en 1954, qui a véritablement mis la musique jamaïcaine sur le devant de la scène aux Etats-Unis. Mais cette musique était en fait originaire de Trinidad. Donc je dirais que c’est « My Boy Lollipop », une décennie plus tard. Personne ne considérait cette musique comme du Ska et on ne savait pas que la chanteuse, Millie Small, était Jamaïcaine – en tout cas, les radios ne le mentionnaient pas. Quatre ans plus tard, en 1968, il y a eu le premier Reggae crossover : « Israelites » par Desmond Dekker and The Aces, mais encore une fois, personne ne nous disait qu’il s’agissait de Reggae. Donc je n’ai réellement pris connaissance du Reggae qu’à partir de 1973, lorsque Michael Thomas écrivit un article révélateur dans Rolling Stone où il parlait de la richesse de la musique jamaïcaine et de sa capacité à faire ressurgir les passions des hippies américains pour la musique consciente. Ainsi la première fois que j’ai écouté de la musique jamaïcaine en sachant d’où elle venait, c’était « Concrete Jungle », le premier morceau du premier album de Reggae que j’ai acheté, « Catch A Fire ». Le lendemain, j’ai vu « The Harder They Come » et j’ai immédiatement acheté la bande originale en rentrant du cinéma à Berkeley. Ces deux évènements ont changé ma vie pour toujours. Et le fameux article de Thomas est devenu un livre d’abord titré « Babylon on a Thin Wire », puis « Jah Revenge », avec de magnifiques photos d’Adrian Boot. Je considère cet ouvrage comme l’un des tous meilleurs jamais écrits sur le Reggae.

Quand êtes-vous allé en Jamaïque pour la première fois et qu’avez-vous ressenti ?

J’y suis allé avec ma femme Mary en juin 1976. On est allés à Montego Bay et quand on est arrivé à l’aéroport, on nous a proposé d’acheter de la marijuana avant même de traverser le tarmac et de se présenter aux douanes. Les enceintes du terminal jouaient de la musique très forte et les locaux avaient l’air d’apprécier ça – c’était de la country, je me souviens d’avoir entendu « California Dreaming » de Jose Feliciano. A la radio, on entendait également de la musique étrangère la plupart du temps, avec de temps en temps un morceau Reggae à la hauteur de ce qu’on considère aujourd’hui comme l’âge d’or de la musique.

On est arrivé un lundi et le dimanche suivant, le premier ministre Michael Manley déclarait l’état d’urgence national, jetait l’opposition en prison et installait des chars à tous les carrefours de l’île. Au lieu d’être sur l’île au soleil, j’avais plus l’impression d’être de retour à Saigon où j’avais servi pendant 26 mois aux côtés des réfugiés.

Nous sommes restés sur la côte Nord à Lucea, à mi-chemin entre Negril et Montego Bay, mais il fallait que j’aille à Kingston pour trouver des disques, bien que tous les gens que nous rencontrions nous déconseillaient d’y aller pour des raisons de sécurité. On y est quand même allé et on a découvert des rues vides. Nous étions certainement les seuls blancs à être là. Seulement deux minutes après notre arrivée, une des plus grandes stars de la musique jamaïcaine de l’époque m'a volé mon portefeuille à Tuff Gong. Puis, ma femme et moi avons été conduits chez Jimmy Cliff par un jeune au bon coeur qui s’appelait DeBrucier et qui nous avait proposé de nous protéger durant notre séjour. Jimmy nous a présentés à Joe Higgs, Ernest Ranglin et d’autres grands musiciens jamaïcains qui répétaient avec lui.

Nous étions choqués de ne pas trouver un seul disque de Bob Marley dans la petite boutique de Tuff Gong. Pas de Peter Tosh non plus. Juste 2 singles de Bunny Wailer. J’ai appris plus tard que Bob avait retiré toute sa musique de la vente car le gouvernement avait interdit « Rat race » sur les radios. Puis nous sommes allés chez Joe Gibbs et à Randy’s Record sur Parade, et nous avons rencontré Big Youth, Tinga Stewart sur Idler’s Rest, une rue située entre les boutiques. Mais le seul concert qu’on ait vu pendant ces 3 semaines passées sur l’île, c’était dans un lycée à Lucea avec Light Of Saba et Cedric ‘Im Brooks – qui m’a avoué porter ce surnom car les gens disaient toujours : « C’est lui qui a fait ça » (ndlr : « Is’ im do dat » en patois jamaïcain). Il y avait aussi le grand bassiste Haile Maskel. Pendant les 90 premières minutes, ce grand groupe Nyabinghi a accompagné les jeunes du lycée pour un concert époustouflant. Je ne peux pas imaginer quelque chose de plus authentique en Jamaïque que cette nuit. Elle reste gravée à jamais dans ma mémoire.

Que pensez-vous de la sortie l’année dernière de l’album « Bob Marley Forever », qui contient l’enregistrement du dernier concert de Bob le 23 septembre 1980 à Pittsburgh ? Pensez-vous que c’était une bonne idée de révéler (officiellement) cet enregistrement au public ou était-ce juste une opération commerciale ?

J’applaudis la sortie de cet album, bien que je pense qu’elle soit arrivée trop tard. C’est un concert étonnant d’énergie quand on sait que les médecins lui avaient dit la veille de régler ses affaires car il ne lui restait que 3 semaines à vivre. Rita avait sorti une version partielle de ce live en vinyl au Japon 20 ans plus tôt. Et une cassette pirate a vite circulé après la sortie de ces vinyls, et presque tous les collectionneurs du monde l’avaient déjà. J’ai été consterné de voir le prix auquel on a vendu ce CD au public – 75$ aux Etats-Unis (ndlr : 56€). Les maisons de disques sont désespérées en ces temps – en effet on sait que 3 des 4 majors ne produiront plus régulièrement des CDs en 2012. A partir de 2012, elles ne vendront probablement que des téléchargements ou des coffrets spéciaux comme le dernier Keith Richards, « Wingless Angels » qui coûte 250$ chez nous.

En général, ne pensez-vous pas que l’image de Bob Marley soit trop utilisée à des fins commerciales en Jamaïque et partout dans le monde ? Beaucoup de gens ont critiqué Rita à ce sujet... Qu’est-ce que ça vous fait de voir une tasse avec le visage de Bob ? Qu’aurait pensé Bob de tout ça ?

Soyons honnêtes. S’il n’y avait pas tous ces produits à l’effigie de Bob Marley, beaucoup de gens qui portent le nom Marley seraient en train de mourir de faim. En théorie, je n’ai rien contre l’utilisation commerciale de l’image de Bob tant que ça ne déshonore pas son nom et que cela ne remet pas en cause ses croyances. C’est pourquoi, je me suis opposé publiquement à la vente de verres à shooters Marley, car il prêchait contre la consommation d’alcool. Il y a eu des préservatifs Marley au Zimbabwe (non autorisés je pense) alors que les rastas sont contre la contraception, donc je suis sûr qu’il n’aurait pas approuvé. Mais lorsqu’il était vivant, on vendait des t-shirts et des posters lors de ses tournées et c'est beaucoup mieux que que ce soit le patrimoine Marley qui récupère les bénéfices de ces produits plutôt que les vendeurs pirates ou sous le manteau.


Roger Steffens et Santana dans l'une des pièces contenant les archives de Roger
Courtoisie de Roger Steffens


En parlant de ça, comment expliquez-vous la grande différence entre l’image commerciale de Bob et celle de Peter Tosh ? Tosh ne dispose que d'un (très beau) mausolée près de Negril alors que Marley a son musée...

C’est une question qui m'a triturée pendant un long, long moment. Peter est une figure militante au même titre que Bob sans aucun doute et il reste un héros pour les révolutionnaires du monde entier. Mais sa succession a été desservie par les gens qui n’ont pas su mettre en avant son travail et le faire perdurer. J’ai produit 3 albums pour le label de Danny Sims, JAD : les concerts du One Love Peace Concert de 78, le Jamaica World Music Fest de 82 et un album solo acoustique contenant des entretiens avec Tosh. Ces albums ont depuis été réédités par des gens qui ont effacé mon nom des crédits. Cela m’a beaucoup affecté, car j’ai passé des années à me battre pour créer ces produits et m’assurer qu’ils soient faits avec une conscience de leur importance historique, et particulièrement le One Love Peace Concert, car Tosh y a fait des discours parmi les plus puissants du XXème siècle. Nous les avions imprimés sur le livret de l’album en patois et en Anglais, traduit pas Herbie Miller, le manager de Peter.

Je reste persuadé que si le monde était conscient de l’incroyable contribution de Tosh pour la musique – pas seulement au niveau des paroles, mais aussi par son jeu de guitare unique et son travail précurseur sur le mélodica avec des producteurs comme Joe Gibbs – sa réputation serait bien plus grande aujourd’hui. Mais Peter n’était pas prêt à jouer le jeu des relations publiques comme l’a fait Bob, et il a perturbé beaucoup de journalistes qui sont venus l’interviewer, dont certains ont écrit qu’il était « mentalement déséquilibré » ou « fou ». Peter a alimenté tout cela, bien sûr, avec ses mots inventés et ses fréquentes protestations contre les fantômes dont il disait qu’ils venaient le hanter.

Si vous étiez un jeune collectionneur aujourd’hui et que vous commenciez à découvrir la musique jamaïcaine, quel artiste suivriez-vous particulièrement et lequel voudriez-vous rencontrer ?
Très bonne question. J’aime particulièrement Tarrus Riley, que j’ai tout de suite repéré comme quelqu’un qui avait un énorme potentiel quand il a sorti son premier album en 2004. Je pense qu’il a beaucoup de choses à dire et qu’il exprime bien les idéaux de la philosophie rasta. Queen I-Frica est au top du côté des femmes et c’est une artiste exceptionnelle sur scène. Cen-C, la fille de Bunny Wailer est à surveiller de près. Parmi les fils de Bob, Ky-Mani est celui qui a l’esprit le plus proche de celui de son père. Même Judy Mowatt a dit qu’elle n’avait jamais vu cette même énergie depuis la mort de Bob avant qu’elle n’ait vu Ky-Mani sur scène.

Comment expliquez-vous le succès du Reggae en Europe ?
Contrairement aux Américains, je crois que les Européens ont une approche plus intellectuelle de la musique – preuve en est l’intérêt que les Français ont pour les artistes de Jazz américains oubliés par leurs compatriotes. Je crois que partout, aujourd’hui, les gens cherchent une musique qui veut dire quelque chose, qui se bat pour quelque chose. Comme l’a dit Tosh : « Combien de fois devrais-je entendre quelqu’un chanter : ‘Chérie, je t’aimerai jusqu’à ce que les vaches rentrent à la maison’ ? » (ndlr: paroles type de musique country américaine). Le rythme du Reggae, le battement du cœur humain, est un appel viscéral aux armes et les gens y répondent et utilisent des mots dans des langues locales qui rassemblent les gens opprimés. Et avec la crise financière qui s’abat sur l’Europe ces temps-ci, la musique qui identifie l’oppresseur a un rôle d’autant plus urgent à jouer dans l’unification des peuples pour affirmer leurs droits.

Vous avez travaillé avec le Français Bruno Blum, avec qui vous avez notamment travaillé sur les albums du label JAD et sur le coffret Human Race, qui vient de sortir chez Patchwork Production. La France est un des pays en Europe où le Reggae a le plus de succès et où les Jamaïcains viennent régulièrement se produire. Il y a également une scène importante de Reggae français. Connaissez-vous certains artistes français ? Lesquels ? Qu’est-ce que vous aimez dans leur musique ?
Quand je suis venu faire mes conférences au Reggae Sun Ska en août 2011, j’ai été très impressionné par Dub Inc. Je les ai regardés du côté de la scène et j’ai été époustouflé par leur capacité à contrôler 20 000 fans, les faisant tous sauter en arrière à 3 mètres, puis les faire sauter en avant, puis les faire asseoir (dans la boue !) et les refaire sauter comme des singes. Tout ça est extraordinairement dangereux dans une foule, mais tout le monde a répondu présent avec beaucoup d’enthousiasme. Je n’arrêtais pas de penser que si une seule personne tombait, la foule l’écraserait littéralement, donc j’étais content de ne pas être dans cette fosse. Mais ça reste l’une des performances les plus inoubliables que j’ai vues depuis que j’ai commencé à fréquenter les concerts en 1957 (avec Buddy Holly, les Everly Brothers, Fats Domino, Jerry Lee Lewis et une dizaine d’autres Rock stars).

Il parait que vous parlez bien Français. Comment cela se fait-il ?
C’est certainement une illusion. Bien que j’ai étudié le français pendant 5 ans à l’école et que j’ai vécu dans une médina à Marrakech en 1971, j’ai un français de pacotille. Je l’ai pratiqué pour la première fois en public au Reggae Sun Ska quand j’ai annoncé Big Youth sur la scène à 3h du matin, et j’ai été incroyablement soulagé quand j’ai vu que le public avait l’air de me comprendre.

Certains disent que l’avenir du Reggae est en Europe. Quelle est votre opinion là-dessus ? Que pensez-vous de la situation du Reggae en Angleterre ?

L’avenir du Reggae est définitivement mondial. Alborosie, Gentleman et d’autres artistes européens ont prouvé qu’il n’y a pas besoin d’être Jamaïcain pour faire du bon Reggae. Un de mes groupes favoris actuellement est Groundation, un groupe métissé basé en Californie qui sonne comme s’ils venaient des Blue Mountains en Jamaïque en faisant du Roots plus que crédible. Je pense aussi que l’album de Sinead O’Connor avec Sly & Robbie est l’un des plus grands albums non reconnus de ces 10 dernières années. En ce qui concerne l’Angleterre, je suis très déçu, car le Reggae avait une ferme implantation 30 ou 40 ans plus tôt, mais elle s’est presque totalement dissipée aujourd’hui. S’il n’y avait pas les prodigieuses sorties de Mad Professor et de quelques rares producteurs comme Adrian Sherwood, la scène anglaise serait presque dépourvue d’intérêt. David Rodigan est parvenu à y redonné de l’attrait en s’intéressant au Dubstep, et il continue à remplir les salles en Angleterre et partout dans le monde. Cependant, les concerts avec des artistes majeurs du Reggae sont rares et le peu qu’il y a est miné par des billets d’entrée trop chers, des artistes moyens et des promoteurs non professionnels. Ça devient la même histoire partout où je voyage.

La suite de notre entretien avec Roger Steffens dans quelques jours!!!

Big Up Roger!

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