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People Funny Boy - Les bonnes feuilles People Funny Boy - Les bonnes feuilles
25/11/12 - Auteur(s) : © David Katz - Camion Blanc

Nous vous l'annoncions au mois d'octobre dernier, le livre considéré comme la biographie officielle de Lee Perry, "People Funny Boy: The Genius of Lee 'Scratch' Perry", écrit par David Katz, a fait l'objet d'une traduction en français par l'écrivain Jérémie Kroubo-Dagnini (auteur de "Vibrations Jamaïcaines" notamment). La version française intitulée "Lee "Scratch" Perry: People Funny Boy". fait 990 pages et est sortie aux Editions Camion Blanc le 23 novembre dernier.

Nous vous proposerons un entretien avec David Katz d'ici quelques semaines. En attendant, les Editions Camion Blanc nous autorisent à reproduire et diffuser le sommaire ainsi que quelques bonnes feuilles du livre, afin de vous le faire découvrir.



Lee « Scratch » Perry
People Funny Boy
Par David Katz
(Traduit par Jérémie Kroubo Dagnini)


Publié chez Camion Blanc (990 pages).
http://www.camionblanc.com


SOMMAIRE
Remerciements                               
Avant-propos par Rainford Hugh Lee « Scratch » Perry           
Introduction                                   
I. Introducing Myself: de Kendal à Kingston              
II. Chicken Scratch: les années Studio One                   
III. Give Me Justice : l’émergence de l’Upsetter               
IV. The Return of Django : succès international             
V. Soul Rebels : l’Upsetter et les Wailers                   
VI. Beat Down Babylon : la construction de l’Arche          
VII. Hurt So Good : les premiers fruits du Black Ark           
VIII. Enter The Dragon : les albums abstraits du Black Ark      
IX. Police And Thieves: l’âge d’or du Black Ark               
X. City Too Hot: du sommet à la chute du Black Ark          
XI. The Return of Pipecock Jackxon: la renaissance partielle et la destruction utlime de l’Arche       
XII. I Am A Madman : les années en Angleterre               
XIII. The Secret Laboratory : une base en Suisse               
XIV. Jamaican ET : reconnaissance dans le nouveau millénaire       
Discographie sélective des albums originaux               
Bibliographie sélective                           

EXTRAIT DU CHAPITRE I : Introducing Myself: de Kendal à Kingston (p.47-50)

« À la fin des années 1950, le gouvernement jamaïcain mit en place une politique de développement touristique à Negril, ville située à la pointe la plus à l’ouest de l’île. Perry y trouva un job consistant à conduire des bulldozers et déplacer des roches.
– Quand j’étais à Kendal, j’ai rencontré un gars qui s’appelait Jenkins. Il conduisait un tracteur, explique-t-il. Ensuite, j’ai commencé à traîner avec lui, à l’observer et à copier tout ce qu’il faisait. Il ne s’avait pas que j’apprenais ce qu’il était en train de faire. Puis, j’ai entendu dire que ça construisait à Negril et qu’ils cherchaient des conducteurs de tracteurs. Donc, je suis parti là-bas et j’ai décroché le job. C’était au tout début, lorsqu’ils commençaient à déboiser et à construire à Negril. Je conduisais un tracteur TD9. J’ai découvert que je réussissais tout ce que j’entreprenais, donc je n’avais même plus besoin de passer par des périodes d’essai, et les gens qui n’arrivaient pas à avoir le job se demandaient comment j’avais fait pour réussir.
– Il a même dynamité des grosses pierres à l’aide de dynamites électriques, rappelle Sonny. Il aimait ça, mais c’était dangereux !
    En plus de se concentrer sur son travail, Perry focalisa son attention sur les bruits associés aux travaux de construction, sur les énergies des machines lorsqu’elles entraient en conflit avec la nature.
– J’aime l’énergie qui se dégage des choses, remarqua Perry. Ce BRRRRRR de neuf heures du matin à six heures du soir, le BRRRRRR des engins que tu contrôles à l’aide du levier de vitesse. Ça génère beaucoup d’énergie.
Il travailla quelques mois à Negril avant d’effectuer d’autres jobs dans la paroisse de Westmoreland où il conduisit un bulldozer Caterpillar jaune. Il expliqua par la suite que des événements mystérieux, des « miracles » et des « bénédictions de Dieu », survinrent l’année où il travaillait dans le bâtiment. Une expérience qui entraînerait sa migration à Kingston au début des années 1960.
En effet, Perry fit état d’une expérience mystique tandis qu’il déplaçait des roches à Negril :
– Ça devait faire deux semaines que je balançais des pierres et j’en avais marre. Puis, j’ai  commencé à ressentir des connections positives avec les pierres. En jetant les pierres les unes contre les autres, je me suis mis à entendre des sons. Quand les pierres s’entrechoquaient, j’entendais le tonnerre gronder et j’entendais les éclairs. Puis, j’entendais des mots, mais je ne sais pas d’où venaient ces mots. Ces mots m’ont envoyé à King-stone: à Kingston. Kingston signifie la pierre du roi, le fils du roi ; c’est de là que vient la musique, donc je suis allé à King’s stone (« la pierre du roi »), car la pierre que je jetais à Negril m’a envoyé à Kingston pour l’obtention de mon diplôme.
    Ce que Perry mentionne rarement à propos du temps qu’il passa à Negril, c’est sa rencontre et son mariage à la fin des années 1950 avec une femme qui habitait dans les environs, dans la ville de Little London. Située sur la route entre Negril et Savannah La Mar, Little London était alors habitée en majorité par des descendants d’Indiens qui avaient migré en Jamaïque en tant que domestiques contractuels. Et la famille à laquelle appartenait Ruby Williams ne faisait pas exception à la règle. Affectueusement surnommée Tootsie, la jolie jeune fille avait vécu avec Perry, à Little London, pendant environ un et demi avant leur mariage. Il faut noter que c’est le pasteur de l’Église locale de Dieu (l’église dans laquelle Perry fut baptisé pendant leur relation) qui les poussa fortement à se marier. La cérémonie fut très simple et aucun membre de la famille de Perry n’y assista. Le mariage en lui-même fut très court.
– Lorsqu’on s’est marié, j’avais vingt-cinq ans et elle, dix-huit, se souvient Perry. Ça faisait dix-huit mois qu’on vivait ensemble et on voulait que notre relation évolue. Le pasteur nous a donc suggéré de nous marier. Mais, après le mariage, on est resté seulement six mois ensemble. À cette époque, j’étais uniquement attiré par les Indiennes ; son père était indien et elle était très jolie. On s’est donc marié, mais ça ne pouvait pas marcher. Elle venait d’une famille pauvre et on n’avait pas assez d’argent pour acheter une maison. On louait une chambre dans un logement social, mais on n’avait pas beaucoup d’argent parce que le chantier à Negril se terminait. Mes rentrées d’argent étaient insuffisantes pour pouvoir entretenir correctement un foyer, donc elle s’est enfuie à Montego Bay. Quand tu viens tout juste de rencontrer une personne, c’est tout frais, c’est super ! Mais au bout d’un certain temps, on s’est rendu compte, l’un et l’autre, qu’on n’était pas fait pour vivre ensemble. Au bout d’un moment, tu découvres la véritable personnalité de la femme avec qui tu partages ta vie. Au début, elle ne m’avait pas montré son vrai visage ; elle ne m’avait pas dit que seuls l’or et le fric l’intéressaient. Elle savait coudre, mais elle n’a jamais voulu en faire son métier. Elle s’est barrée à Montego Bay pour essayer de vivre aux crochets des autres. Alors moi je suis parti à Kingston. »


EXTRAIT DU CHAPITRE II : Chicken Scratch: les années Studio One (p.73-77)

« Lee Perry arriva donc à  Kingston au début des années 1960, à l’époque où Duke Reid et Coxsone Dodd se battaient pour avoir la mainmise sur les talents locaux. En tant que champion de danse, Perry fut instinctivement attiré vers les lieux musicaux les plus en vogue de la capitale, et la boutique d’alcool, Treasure Isle, fut tout naturellement sa première escale. Il avait entendu dire que Duke Reid avait commencé à enregistrer des artistes locaux. Il lui proposa donc ses chansons et d’autres services, mais la réponse initiale de l’homme d’affaires fut négative. 
– Après avoir travaillé parmi les cailloux, se souvient Perry, après avoir entendu ces bruits et capté leur énergie, je me suis mis à écouter les chansons de Derrick Morgan et Prince Buster. Et j’ai dit : « Attends une minute, j’aime la manière dont chantent ces types, c’est comme s’ils se balançaient réciproquement des mots ; et ces mots ont du punch, c’est comme un combat de boxe ». Donc, j’ai décidé d’aller à Kingston, car moi aussi je voulais boxer. Quand je suis arrivé en ville, j’ai été voir Duke Reid et je lui ai dit que j’avais des chansons, mais il a rigolé.
Reid laissa Perry traîner dans le coin pendant quelques semaines, mais il refusa de l’enregistrer et fit peu attention à lui. Duke, paraît-il, était mal à l’aise en présence du petit Perry car il y avait quelque chose d’anormal dans son regard. Quand Perry fixait quelqu’un, on avait l’impression qu’il lisait la pensée de la personne ou qu’il la pénétrait. Et Duke avait sûrement déjà été confronté à ce genre de regard quand il était policier, en particulier lorsqu’il côtoyait les plus démunis, les pauvres habitants des bidonvilles qui menaient une existence précaire, mais qui avaient l’audace de suggérer que Dieu était un Africain.
Même si Reid pensait que Perry n’était pas prêt à devenir chanteur, il était conscient que ce jeune homme issu de la campagne était doué pour écrire des chansons. D’ailleurs, il utilisa les paroles de Perry de manière injustifiée, ce qui poussa ce dernier à quitter son écurie. Cet incident se déroula au studio Federal où, ce même jour, Duke Reid et Coxsone Dodd conduisirent des séances d’enregistrements. Perry présenta à Reid une chanson appelée « Rough And Tough ». Le producteur fut impressionné par les paroles mais, pensant que la voix de Perry n’était pas encore au point, il les donna au chanteur en herbe, Stanger Cole, sans avoir demandé au préalable la permission à Perry. Lorsque ce dernier protesta, Duke lui asséna un énorme coup de poing au visage. Ne voulant pas perdre la face devant un rival si fougueux, Cole prétendit qu’il était l’auteur de la chanson. Quant à Lee Perry, il intégra dans la foulée l’écurie moins bien établie de Coxsone Dodd.
– Scratch venait de la campagne, dit Coxsone, et il entendait toutes ces musiques locales. Il voulait entrer dans le business, donc il allait aux sessions de Duke où venait dans les miennes. Comment on s’est vraiment rencontré ? Un jour, Perry est arrivé à Federal et s’est disputé avec Duke. Il était vexé, donc je l’ai questionné et il m’a expliqué que la chanson que Duke allait enregistrer était une chanson qu’on lui avait volée. Lui et Duke s’étaient battus à cause de la chanson en question. Il avait répété et chanté la chanson, et Duke allait l’enregistrer avec un autre. Donc, quand j’ai vu que Duke et Lee Perry ainsi que d’autres types étaient en train de se disputer, je suis entré dans le studio et j’ai essayé de calmer tout le monde. Réalisant qu’ils étaient beaucoup plus nombreux que lui, je l’ai éloigné de la foule et de tout ce vacarme. À cette époque, c’était mon devoir de le conseiller et je lui ai dit : « À l’avenir, ne chante pas ta chanson en présence d’autres personnes parce que s’ils ont une meilleure voix que toi, ils chanteront ta chanson ». On a bien discuté. Ensuite, il est reparti à la campagne et à son retour, il a cessé de fréquenter Duke et a commencé à venir me voir. Et je lui ai donné du boulot sur le champ.
Selon les dires de Perry, il fut contraint de quitter Duke Reid parce qu’il était arrogant et avait une attitude très négative. L’utilisation de ses paroles sans son autorisation fut en quelque sorte l’occasion pour qu’il retrouve sa liberté.
– J’étais vraiment l’auteur de cette chanson, certifie Perry, et Stranger Cole était en train de la chanter. J’ai dit à M. Dodd : « C’est ma chanson ». Mais ce n’était pas la seule ; il y avait plein d’autres chansons que Duke ne voulait pas que je chante. On a donc uni nos forces pour lui faire front. Nous, les petits gars, nous sommes devenus plus grands, plus forts que ce puissant type, et il l’a ressenti. C’était difficile de résister à la pression de Duke parce qu’il n’avait pas une once d’humanité en lui. C’était un vrai tyran et fier de l’être. On avait peur de son flingue — même si on savait qu’il n’allait pas tirer —, car il s’en servait comme d’un fouet pour assener des coups. C’était le boss et il se comportait comme tel. Il n’envisageait même pas qu’on rigole avec lui contrairement à M. Dodd qui était jeune d’esprit. On voyait du monde, on discutait, on rigolait ensemble. C’était cool, quoi ! Avec Duke, tu ne pouvais pas rigoler ou venir le voir avec des amis, parce que c’était le boss. »
    « Little Lee », jeune homme calme au style rural, gagna rapidement la confiance de Coxsone qui lui fit une place de premier plan parmi ses amis qui étaient de plus en plus nombreux.
– J’aimais danser, explique Perry. Je perçois la danse comme un sport qui apporte de l’énergie et qui maintient le corps en forme. J’ai toujours dansé pour faire de l’exercice physique, donc on se rencontrait dans les dancehalls. En ce temps-là, je voulais chanter, je voulais simplement essayer, car j’avais des idées. Et Coxsone a été le seul à me donner ma chance.
    À cette époque, Perry vivait dans une chambre à Vineyard Town, un bidonville surpeuplé de Kingston-ouest. Perry commença comme simple garçon de courses pour Dodd, mais ce dernier, contrairement à Reid, remarqua assez vite son potentiel. Par ailleurs, Perry trouva Dodd plus accessible, notamment parce que son sound system était plus petit que celui de Reid. Il choisit aussi de rester avec Downbeat parce que ce sound system avait une réputation de perdant.
Duke Reid était plus fort que Coxsone en matière de sound system, explique Perry. Coxsone était comme un petit poulet, tandis que Duke Reid était une sorte de gros chien méchant. Mais, j’ai découvert que c’était plus facile de traiter avec Coxsone qu’avec Duke, parce que Duke était un dur à cuire. Donc, j’ai été voir Coxsone et je lui ai dit : « Battons-le comme David a vaincu Goliath ». Et c’est ce qu’on fait. On a mash up Duke Reid avec une roche invisible. »


EXTRAIT DU CHAPITRE III : Give Me Justice : l’émergence de l’Upsetter (p.111-116)

« Vers la fin de l’année 1966, Lee Perry était de plus en plus déçu par la manière dont était géré Studio One. Durant ces années de labeurs pour Coxsone, Studio One était passé du statut de challenger à celui de numéro 1, leader incontesté de la scène musicale de Kingston. Et, Perry avait joué un rôle clé dans cette évolution. Parmi la myriade de responsabilités que Dodd lui confiait, la supervision des auditions et la distribution des nouveaux disques furent des activités essentielles dans le succès de Studio One. Par ailleurs, son influence sur la playlist du Sir Coxsone’s Downbeat améliora grandement la popularité du sound system.
    Lorsque Dodd commença à enregistrer des artistes locaux de façon professionnelle, l’oreille de Perry et sa capacité naturelle à détecter le talent furent à l’origine des plus grosses ventes du studio. Et, même si Coxsone remodela des groupes comme les Maytals et les Wailers, leur popularité prit de l’ampleur en raison, notamment, des arrangements musicaux et des efforts promotionnels de Perry — lesquels n’étaient pas nécessairement visibles.
    Perry fournit également à Dodd l’un de ses disques les plus remarquables de l’année 1966 : le très suggestif « Pussy Galore ». « Rub And Squeeze » et « Doctor Dick » (une chanson mettant en scène un médecin spécialisé dans les piqûres et sa patiente), deux autres morceaux slack, eurent également beaucoup de succès cette année-là. Au total, Perry chanta plus d’une trentaine de chansons pour Dodd. Vingt-deux d’entre elles furent pressées pour le marché britannique, dont plusieurs hits. Certaines chansons, comme les très populaires « Chicken Scratch » et « Joker In The Ring » (une version ska de la comptine « Brown Girl In The Ring »), sortirent uniquement sous forme de specials réservés à être exclusivement joués dans le sound system Downbeat. D’autres, dont le niveau était considéré par Dodd comme insuffisant, ne furent même jamais publiées.
    Malgré la popularité de « Chicken Scratch » et autres « Pussy Galore », Dodd ne fut jamais réellement impressionné par la voix et le chant de Perry. D’ailleurs, il est parfaitement clair qu’il ne considérait pas Perry comme un chanteur, c’est la raison pour laquelle il n’hésitait pas à faire chanter ses paroles par d’autres jeunes vocalistes.
– Il pensait que je ne savais pas chanter, regrette Perry, c’est pourquoi Delroy Wilson et Chenley Duffus ont chanté la plupart des chansons que j’ai écrites. Ils m’ont pris plein de chansons, ils me les ont clairement volées, et mon nom n’apparait même pas sur la pochette des disques. Ils me les ont piquées, simplement parce que je venais de la campagne. Je ne pouvais rien dire sinon ils m’auraient frappé. Ils respectent mes paroles et mon son, mais moi, ils ne me respectent pas. 
    En fait, il s’agit d’une situation plus que critique, puisqu’il ne fut jamais rémunéré pour l’écriture de ses chansons. Pis encore, Dodd refusa de le créditer en tant qu’auteur, substituant, de manière surprenante, son nom au sien (« Fret Man Fret » est l’exception qui confirme la règle). Ainsi, l’absence de rémunération financière appropriée en échange de ses efforts l’affligea profondément, et cela s’empira lorsque Dodd s’appropria ses chansons.
    Une autre source de discorde résidait aussi dans le fait qu’initialement, Dodd désapprouvait les chansons véhiculant l’idéologie rasta. En effet, même si la majorité des musiciens de Studio One, ainsi qu’un nombre croissant de chanteurs, étaient rastas, Coxsone était au début contre les chansons exprimant ouvertement la foi rasta. Notons  à ce sujet que le morceau « Lion Of Judah », interprété par Delroy Wilson (mais écrit par Lee Perry), fait figure d’exception ; son message est tellement anodin que la chanson échappa à la censure du producteur en 1963.
    Après la visite d’Haïlé Sélassié en Jamaïque, le 21 avril 1966, la communauté rastafari fut en liesse. Dix mille rastas étaient présents lorsque l’avion impérial atterrit à l’aéroport Palisadoes de Kingston. Et, même si Lee Perry ne fit qu’entrevoir le cortège de voitures qui passa près de chez lui, à Windward Road, l’ampleur de l’événement le frappa véritablement:
– Je l’ai vu quand il est venu à Kingston en 1966. Douze mille rastas l’attendaient à l’aéroport. La prophétie disait qu’un matin, une colombe blanche volerait au-dessus des rastas réunis et qu’il y aurait ensuite une petit pluie de bénédictions. Son avion venait de l’est, de l’origine du monde, et il pleuvait lorsque l’avion a touché terre. Tout le monde se passait les chalices et fumait de l’herbe. Partout on pouvait voir nos drapeaux, nos pipes, nos spliffs et notre musique, et par-dessus tout la corne abeng qui était l’instrument de ralliement des marrons réfugiés en brousse il y a deux cents ans.
    En apparence, Perry n’avait pas encore pleinement embrassé la foi, mais la visite de l’empereur l’impressionna profondément et il se mit à écouter les raisonnements rasta avec plus d’intérêt. Depuis longtemps déjà, il ressentait une affinité avec les rastas, lesquels étaient nombreux dans son entourage. De plus, il aimait beaucoup leur musique qui l’inspirait ; leurs sonorités lourdes, soulignées par l’esprit africain, animaient son style de danse sauvage. Au fond de lui, Perry se reconnaissait en Sélassié à qui, d’ailleurs, il ressemblait physiquement :
– Quand sa Majesté est venue, j’habitais à Water Street et je l’ai vue passer juste en face de moi. J’étais derrière la foule et je l’ai vue passer avec le cortège. Mais, je savais que ce n’était pas la première fois que je voyais cet homme. J’avais déjà vu cet homme il y a longtemps, très longtemps ; je le connaissais déjà, donc je n’avais aucune raison d’avoir peur. En fait, j’ai compris que je ressemblais exactement à l’homme que j’étais en train de regarder.
    Même si, au début, Coxsone n’aimait pas trop les rastas, il n’était pas aussi radical que Duke Reid qui, tout au long de sa carrière, dénigra la musique rasta. Une position qui lui couta cher par la suite. Dennis Alcapone, l’un des pionniers du toasting, s’exprima à ce sujet:
Duke Reid était plus ou moins le mec que les rastas affrontaient…Un jour, il m’a clairement dit qu’il ne voulait pas de paroles rasta. C’est la raison principale qui a entraîné la chute de son studio, Treasure Isle, à la fin de sa carrière. Les paroles rasta, c’était quelque chose de révolutionnaire, et ce sont ces paroles qui faisaient vendre des disques.
    Dodd permit, de manière occasionnelle, l’enregistrement de morceaux instrumentaux rasta contenant des percussions burru. Mais, selon Perry, c’est le claviériste et arrangeur, Jackie Mittoo, qui, en réalité, fit entrer des bribes de musique rasta à Studio One. Mittoo était le compagnon de boisson de Perry et les deux hommes travaillaient souvent ensemble au studio lorsque Dodd était absent.
– Il ne fumait pas de ganja et n’aimait pas les gens qui fumaient, dit Perry à propos de Dodd. Et il ne voulait rien avoir à faire avec les types qui chantaient sur rastafari…Jackie et moi, on était pote. On sortait tout le temps ensemble. Il était accro au rhum blanc et moi aussi à dire vrai. Donc, ça nous a rapprochés. On était toujours ensemble, je ne rentrais jamais chez moi sans lui et il ne rentrait jamais chez lui sans moi. La plupart du temps, quand Coxsone n’était pas là, c’est moi et Mittoo qui concoctions le gros de sa musique mais ça, il ne le savait pas.
    À la fin des années 1960, lorsque la musique rastafari deviendrait à la mode, Dodd changerait d’attitude vis-à-vis de celle-ci. Mais, au milieu des années 1960, sa réticence à enregistrer de la musique un peu trop audacieuse frustra de plus en plus Perry. Il était également mécontent de ne pas voir ses propres compositions créditées à son nom. Âgé de plus de trente ans, le ressentiment de Perry à l’égard de son patron alla en s’accroissant. Quand il pensait à toutes ses responsabilités, mais aussi au manque de reconnaissance dont il était victime ainsi qu’au peu d’argent qu’il percevait, il était amer, une amertume qui s’intensifia de jour en jour. En repensant à son adolescence, il se dit que tout n’était pas rose mais qu’un moins, à cette époque, il était constamment sous les feux des projecteurs en tant que champion de domino et de danse ; il se dit qu’il était reconnu à sa juste valeur. Perry savait qu’il était temps pour lui de changer à nouveau de voie. L’esprit invisible qui l’avait guidé des travaux publics « à King-stone pour l’obtention de [s]on diplôme » lui parlait une fois de plus, lui conseillant gentiment de s’éloigner de Coxsone.
– Le salaire qu’il me donnait n’était vraiment pas élevé, dit Perry sur un ton amer. Ça ne suffisait pas à payer mon loyer, ni même à me faire vivre, et encore moins à avoir une petite amie. Je me faisais rouler. En fait, on était des amis, on sortait souvent ensemble. À chaque fois qu’il voyageait, je l’accompagnais ; il me réveillait tous les matins et même la nuit. Parfois, on rentrait à quatre heures du matin et il me déposait à la maison, comme on habitait dans la même rue…J’étais son pote. Donc, je me dis qu’il pensait qu’un ami n’avait pas besoin d’argent, parce que si j’allais chez lui, je pouvais manger ou boire le thé, je pouvais faire ce que je voulais. Le peu d’argent de poche qu’il me donnait, c’était pas mal, mais il ne se doutait pas que j’avais besoin de plus que ça. Or, il se trompait. C’est la raison pour laquelle je l’ai quitté. C’était quelqu’un de bien, mais il était trop avare, donc j’ai décidé que j’allais l’emmerder. Je lui ai dit que j’allais rendre visite à ma mère, mais c’était faux. Je ne suis pas aller chez ma mère, je suis entré en studio pour l’emmerder. »


© Camion Blanc, 2012. Tous droits réservés.

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