Reggae Party Tour
14/11/20 au 28/11/20
Jahill : Jahill : 'Paname Skank' - Interview
15/12/14 - Auteur(s) : LN ; Photos : Franck Blanquin

Jahill nous livrait en ce mois de décembre son nouvel effort, "Paname Skank". Rencontre sans langue de bois autour de cette nouvelle sortie avec un artiste simple et passionné.

Reggae.fr : Qu’est-ce que Paname (ndlr : Paris) ou plutôt la banlieue parisienne représente pour toi ? Cette région d’où tu viens semble influencer ta musique, notamment par sa diversité …
Jahill : C’est comme dans la chanson "Running Away" de Bob, tu peux fuir aussi loin que tu veux, tu ne pourras pas te fuir toi-même ! Je pourrais très bien aller vivre en Chine, et m’y sentir bien, j’y amènerais quand même un bout de Paname. Qu’on le veuille ou non, là où on a grandi ça nous construit. J’aime la terre qui m’a vu pousser, et il y avait des gens de partout, c’est comme ça. Bien sûr que ça m’a influencé, même si pour nous, grandir au milieu de plein de communautés, ce n’est pas un truc auquel on a réfléchi, qu’on a fantasmé, c’était naturel. C’est pour ça que quand j’entends certains discours à deux francs sur l’intégration, l’assimilation ou pas, on dirait que nous en banlieue notre histoire n’a pas eu lieu, ou qu'en mal. Je viens de la France qui prend le train à 5 heures du mat’ pour aller bosser, et franchement dans ce train je suis un des seuls blancs ! Le problème n’est pas là, il est dans l’accès au logement, au travail, à l’égalité des chances… On essaie de détourner mon attention sur ma voisine qui porte le foulard qui serait soi-disant un problème national, juste pour cacher que l’ascenseur social est en panne ! J’aime ma culture française sur bien des points, mais pas quand elle sert de prétexte à un vieux nationalisme mal placé… Ce côté "on a inventé la liberté", faut arrêter.

Pour cet album, tu t'es entouré de musiciens prestigieux. Peux-tu nous parler de ces collaborations musicales ?
La plupart sont avant tout des potes, avec qui j’aime bien rire, et accessoirement faire de la musique aussi ! Ils ont tous répondu présents : mon pote Dan à la basse (paix à son âme), c’est un frère qui m’a appris beaucoup de choses depuis des années, et finalement j’aurais pu ne faire qu’une seule session studio avec lui. Des gens comme Yovo, Bim, Stepper, Thomas, en plus d’être des grands musiciens, sont des mecs qui m’ont donné énormément de conseils, et je les en remercie. J’ai adoré bosser avec Jason aussi, qui nous a ramené un peu de folie dans le studio, et qui nous a ramené Bubblaz au clavier, qui est entre autres clavier attitré de Sizzla. Tous ces gens sont des pros qui connaissent leur boulot et ça a été un réel plaisir, parce qu’ils ont amené mes petites compositions à un autre niveau, et si on les rétribuait  à la hauteur exacte de ce qu’ils ont amené, ça ferait un sacré billet (rires) ! Respect à eux.

On sent dans la musique des influences africaines fortes, mais aussi très reggae (dont du ska) et également dancehall. Était-ce une volonté de ta part que tous ces styles soient présents ?
Oui, c’était voulu, j’ai tout composé ou co-composé. Et encore, sur mon album de 2008 ça allait de la bossa nova au dancehall ! J’écoute plein de trucs, je suis un dingue de musique tout court, donc même dans un album qui tourne autour du reggae, tu retrouveras plein d’influences… Le jeu c’était plus de se dire "tel musicien amènerait plus ça sur celle-là", par exemple Stepper a fait toutes les parties au saxophone sur l’album, mais sur « Multimillionnaire » où je voulais un solo de sax, mon pote Dada m’a dit "ça sera Bost au solo. Point final." Et pourtant Stepper pouvait parfaitement le faire ! Mais il le sentait c’est tout. Produire c’est ça : c’est savoir ce que tu veux, prendre des risques, et assumer ses choix.



Comment as-tu travaillé sur les textes ?
Je travaille toujours la musique en premier. Je suis long à écrire, parce que je n’aime pas me répéter, et quand je n’ai rien d’intéressant à dire, bah je ne dis rien ! Je pars toujours d’une mélodie que je convertis en mots, et après c’est étrange : des fois la première phrase que je trouve, je sais d’office que ça sera la dernière du deuxième couplet, me demande pas pourquoi (rires) ! Bref, le tout je pense que c’est d’écouter son instinct, et ne pas penser à qui ça doit plaire ou ne pas plaire, ça faut y penser après. J’avais envie d’un disque qui aborde plusieurs sujets, comme tous les grands disques qui m’ont marqué, on y parle autant d’amitié que d’amour, que de révolution, un bon disque c’est ça pour moi.

En particulier, peux-tu nous parler des titres "Boomerang" et "Paname" ?
J’adore "Boomerang", c’est une tranche de vie. J’adore raconter des histoires, et là pour le coup c’est une histoire qu’on est beaucoup à avoir vu : quand un mec que tu connais se met à tourner autour de la femme… d’un autre mec que tu connais ! J’ai abordé ça avec humour, comme souvent. Au niveau de la musique, c’est clairement un hommage au Bam Bam. Pour "Paname", j’avais envie de faire un clin d’œil à toutes ces musiques que j’ai entendues depuis tant d’années chez mes potes d’origine congolaise, ivoirienne, et même au jump up ou au soca… Je trouvais ça marrant de surprendre les gens et parler de Paris dessus, casser un peu le cliché de l’accordéon du Paris Pigalle, et leur mettre le Paris de 2014 en face, aujourd’hui les p’tits parigots écoutent du Fally Ipupa… Montrer Paris sans le vernis, dire qu’une culture populaire magnifique se perd, que les prix gonflent, qu’on essaie de virer tous les pauvres, et qu’en même temps on s’y sent souvent bien aussi quand même. Ça me fait plaisir que tu parles de ces deux morceaux, parce que leur point commun, c’est le groove et c’est super important ! On a trop longtemps abandonné le rythme au profit des mots en France, alors que l’un sert l’autre, et vice versa.

Peux-tu nous parler du superbe "Champion's League" et de ce que tu y fais avec ta voix dessus ?
Ah enfin, on m’en parle ! "Champion’s League", c’était pour montrer qu’on peut claquer aussi un bon gros riddim dancehall, parce qu’on m’avait vite catalogué, quand je suis arrivé avec "Président" ou "Sankara". J’en fais moins qu’avant, mais des morceaux dancehall j’en ai fait des années, j’adore le côté challenge de ces rythmiques… Un petit fast style de temps en temps ça fait pas de mal, c’est comme dans Rocky 3, faut récupérer l’œil du tigre ! Et là, j’avoue que ça va un peu vite (rires) ! On s’est bien marrés à le faire avec Dada.

L'Afrique est présente à plusieurs titres, au niveau musical mais aussi dans les textes avec "Sankara" notamment. Que t'as apporté ton expérience au Burkina ?
Beaucoup de choses. J’ai fait quelques concerts là-bas, et s’il y a un truc que les burkinabés m’ont appris c’est le lâcher-prise, que tu ne peux pas tout mentaliser… La sécurité collective aussi, prendre soin de sa communauté. J’ai « vidangé » mon cœur là-bas, j’ai vu des choses très fortes, dans le bien comme dans le mal. Mon séjour là-bas m’a conforté aussi dans l’idée qu’au-delà d’envoyer des sacs de riz, des médocs et des stylos, l’Afrique a besoin qu’on lui foute la paix ! C’est justement Sankara qui disait « toute aide à nous passer d’aide est la bienvenue ». Sankara, j’ai connu son histoire par ses neveux qui habitaient vers chez moi, on faisait du basket ensemble ! Quand j’étais au Burkina, j’ai trainé avec d’autres membres de sa famille, ils me faisaient lire un bout de Sankara tous les matins. Honnêtement, le message et l’histoire du bonhomme m’ont touché, je voulais partager ça en musique, comme plein d’autres avant moi. Le discours sur la dette qu’on fait tourner dans la fin du morceau, c’est comme s’il parlait de la dette actuelle dans cette crise mondiale, un visionnaire… Et d’ailleurs on est d’actualité, à l’heure où l’on parle, Blaise Compaoré, qui l’a trahi pour prendre le pouvoir, vient de se faire virer du pouvoir par le peuple, 27 ans après. J’espère un bel avenir pour le peuple Burkinabé, qui se bat encore pour qu’on ne récupère pas sa révolution.

Peux-tu nous parler des collaborations avec Gappy Ranks, et Queen Omega sur l'excellent "International Love" ?
Le truc marrant à propos du morceau avec Gappy, c’est qu’il était passé complètement à coté de mon texte : il avait pondu un truc terrible… pour une autre chanson ! Je lui ai demandé de réécrire de A à Z, parce que même si on chante dans deux langues différentes, je voulais qu’on parle d’une même voix, et il a accepté sans pinailler. Un morceau à la va-vite, où il aurait juste dit mon nom dans l’intro, et un refrain vite fait, ça ne m’intéresse pas, c’est léser les gens… Pour le morceau avec Queen Omega, c’était un des derniers tracks à poser pour l’album, je voulais absolument une chanteuse anglophone pour raconter cette histoire, on a essayé avec d’autres et à chaque fois ça tombait à l’eau… Un jour on était au studio avec Serial P et Don Dada, ils me disent "t’aimerais pas Queen Omega dessus ?", je leur ai répondu "ouais pourquoi pas Diana Ross tant qu’on y est ?", et pourtant… Cette semaine-là je remplaçais Francky à l’animation de Party Time, et quand je rentre chez moi j’ouvre ma boite mail et j’apprends que j’interviewe Queen Omega le dimanche même ! Je ne sais pas si vous croyez aux signes, moi oui. L’interview s’est passée comme sur des roulettes, je lui ai proposé le morceau juste après, on l’a mis dans la boite le lendemain, juste avant qu’elle reparte. De toute façon, l’interview, l’enregistrement, le clip, tout a été bien, tant cette femme est généreuse, intelligente et charismatique, au-delà d’être talentueuse. Je vous le dis moi, elle assure !



Et peux-tu nous parler de la reprise de Nougaro, qui paraît assez naturelle en fait, vu les aspirations de ce grand monsieur…
La reprise de Nougaro qui lui-même a repris Baden Powell ! C’est un morceau que j’ai entendu chez mes parents parmi tant d’autres, pour être honnête, quand j’étais petit, les grands chanteurs français pour moi c’était juste des vieux messieurs avec une moustache (rires ) ! Et pourtant ils m’ont tellement influencé ! J’ai redécouvert ce titre plus de 20 ans plus tard en ratant le dernier train à Gare de Lyon, pas une thune en poche, nuit blanche à Paname… Et en attendant le premier train, le morceau passe à la radio sur le quai et là je me mange une claque comme seule la musique peut t’en mettre… Je me suis dit reprendre ce morceau, c’est rendre hommage à la fois à la musique jamaïcaine, française et brésilienne, à Claude Nougaro et Baden Powell en un seul morceau. Et le reggae, c’est une musique qui est née dans les bidonvilles, ça m’a paru évident.

Quel est ton meilleur souvenir pendant l'enregistrement ou le processus de création de l'album ?
Je ne peux pas en garder un seul… Bien sûr, l’enregistrement avec Queen, mais avant tout les barres de rire en fait ! Bim qui joue la tête derrière sa guitare, Stepper qui fait des concours de jeux de mots, Thomas la même, et mon frangin qui fait le guignol en cabine, les sessions chœurs avec Ti’Slate et Iko à trois dans la cabine, si tu nous connais tu sais que c’est pas gérable (rires) ! Je retiens les rires, vraiment.

Tu as démarré la musique par le rap. Est-ce que tu as pensé à faire un morceau hip-hop sur l'album ?

Non, pas sur ce projet-là. D’ailleurs, mon prochain disque sera reggae aussi. Mais dans le futur, j’aimerai varier les styles par projet, j’ai des envies de jazz, de soca, et d’un projet hip-hop, j’adorerais un truc à la Remi Salaam… Je serai toujours hip-hop de toute façon, comme je serai toujours raggamuffin, c’est comme le vélo ça se perd pas !

Quels sont les premiers morceaux reggae que tu te souviens avoir écouté ?
Je me rappelle d’un de mes frangins qui chantait "Fanta Diallo" d’Alpha en yaourt, une sacrée crise de rire ! "Master Blaster" de Stevie Wonder quand ça passait à la radio j’avais des frissons à chaque fois.  Comme la plupart des gosses des années 80, Bob et Alpha à la radio, c’est tout ce qu’on connaissait. Je ne vais pas te la jouer genre "mon daron était super pointu en soul etc..", nous on écoutait la radio, basta. J’avais adoré quand Tonton David a dégainé "Le blues des racailles", mais pour moi c’était du rap, j’avais 10-11 piges, à cet âge tu fais pas la différence (rires) ! Le premier chanteur qui m’a fait bloquer sur le reggae c’est Tosh, sans conteste.

Si la musique n'était pas présente dans ta vie, que ferais-tu ?
Accupuncteur (rires) !  J’en sais rien pour être honnête, tellement je le conçois pas.

Tu es aussi animateur radio. Qu'est-ce que ça t'apporte dans ta vie d'artiste ?
Je travaille également pour un site hip-hop, déjà ça m’a permis de papoter avec la plupart des artistes que j’écoutais étant adolescent, et en soi c’est déjà une bénédiction. Cela me permet également d’apprendre auprès de gens qui sont dans la musique depuis plus longtemps que moi, et la transmission de savoir est importante, et pas que dans la musique d’ailleurs. La radio honnêtement, ça me tient au courant de toutes les nouveautés, et c’est avant tout une éclate ! Mon gars Dada envoie le mix, je ne connais pas les sons, mais j’anime dessus, ça aide à rester frais et spontané et en tant qu’artiste ça donne de la force de rendre à la musique la force qu’elle nous donne.

Que peut-on te souhaiter pour la suite avec "Panane Skank" ?
Une belle tournée pour 2015, on travaille d’arrache-pied pour ! Ça fait 20 ans que j’ai commencé, et j’ai jamais eu une tournée en mon nom propre… Et pourtant des scènes j’en ai un paquet dans les pattes ! A chacun son timing, tout se passe très bien avec cet album jusqu’ici.

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