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Pablo Master - Interview Sang & crimes Pablo Master - Interview Sang & crimes
13/12/17 - Auteur(s) : Propos recueillis par LN ; Photos : MG

S'il fallait citer un seul nom d'artiste à l'origine des mouvements reggae et sound system en France, on choisirait sûrement Pablo Master. Parmi les premiers à s'exprimer dans la langue de Molière, il fut à la tête d'une team qui lança bien des carrières dans les années 80 avec le Youthman Unity Sound System. Moins visible ces dernières années, il vient de faire son come-back avec un nouvel album disponible en physique depuis début décembre. Désireux de faire les choses à l'ancienne, il dédicacera d'ailleurs ce nouvel opus le 23 décembre prochain au 101 rue du Faubourg St Denis à Paris. En attendant, il a répondu à nos questions à propos de cet album Sang & crimes et en a profité pour revenir avec nous sur son parcours de l'époque. L'occasion de vérifier que l'artiste n'a toujours pas la langue dans sa poche...

Reggae.fr : Peux-tu nous expliquer le choix du titre Sang & crimes pour ton album ?

Pablo Master : Parce que du nord au sud et de l'est à l'ouest, le monde est miné par la violence, le sang et les crimes. L'être humain est sous l'emprise de la barbarie alors qu'il se dit civilisé. Attentats, guerres, menaces de mort, terrorisme, pollution, destruction de l'homme par l'homme etc. Donc le titre de l'album résume ce que nous vivons actuellement et Sang et crimes est la synthèse de tous les tunes qui y figurent.

La couverture est assez sanglante et différents symboles sont positionnés un peu dans tous les sens. Peux-tu nous l'expliquer ?

Pendant que certains luttent pour la paix et l'amour, d'autres ne font qu'attiser la haine et la violence. Les États faibles sont poussés à s'armer car ceux qui sont déjà armés dictent leurs lois partout. Quel que soit l'endroit où l'on se trouve aujourd'hui, on n'est nullement en sécurité, le sang et les crimes jaillissent de partout, raison pour laquelle on peut tourner et lire la pochette dans tous les sens.



Comment as-tu travaillé au niveau de la production de l'album ?
Cet album est une auto-production. Mon ami de longue date Regis Hamelin et moi avons tout financé. Pour les riddims, j'ai travaillé en partie avec mon bredrin Emmanuel Cerda qui est un spécialiste de musique electro. Je lui ai fait écouter deux versions reggae que j'avais faites avec le regretté guitariste Bim de Bost & Bim. Comme je voulais un projet strictement digital, j'ai donc demandé à Manu Cerda de faire des remixes de La France qu'on aime et Fantastik voyage, qu'il a fait avec Maestria. Le reste a été réalisé par moi à 90 %, surtout toutes les batteries et beaucoup de claviers. Puis j'ai fait appel à mon grand frère Justin Bowen, un très grand pianiste, qui a programmé beaucoup de synthés sur pas mal de titres. Ensuite j'ai fait tous les arrangements pour obtenir la couleur d'ensemble que je voulais.

Combien de temps as-tu travaillé dessus ? As-tu enregistré tous les morceaux dans un seul et même studio sur une seule et même période ou as-tu procédé autrement ?

J'ai posé toutes les voix des 17 titres en quatre séances à l'ancienne. Je ne voulais pas trop perdre de temps à faire de retouches. Un peu comme le faisaient les aînés en Jamaïque façon Studio 1 et Treasure Isle ou dans le jazz que j'écoute beaucoup. Certaines voix ont été enregistrées chez mon bredrin Stickman car chez moi je ne pouvais pas trop hausser la voix à cause des voisins (rires). Toutes les autres voix ont été faites dans mon Mercenr Studio. Et l'ensemble a été mixé en cinq jours par mon ami de longue date Mr TLD au Plessis Robinson dans le 92.

Cela faisait longtemps qu'on ne t'avait pas entendu sur un album. En quoi cet album est-il différent des autres dans la manière de le concevoir ?
Cet album est complètement différent au niveau des couleurs et du flow. Les lyrics sont mieux élaborés aussi. Quand tu l'écoutes à faible niveau dans un casque ce n'est pas bon... Mais avec une vraie chaîne stéréo ou un sound system, là tu découvres plein de détails sonores. Même dans les textes j'ai essayé d'aller un peu plus loin que d'habitude et surtout le fait d'avoir tout fait en quelques jours, ça change tout. L'expérience aussi, avec l'âge on a plus de maturité, on ne voit pas les choses comme lorsqu'on a 21 ou 22 ans, on a une réflexion concrètement plus profonde, on dose mieux ce qu'on a à dire, en cherchant toujours la positivité.



Le premier morceau Hasta La Vista est touchant. On pourrait croire que tu nous dis que tu reviens mais que c'est la dernière fois...
Hasta La Vista est un morceau déterminant car l'amitié en vérité c'est la vraie vie. Aujourd'hui, quand ça marche pour toi ou que tu es très actif, tu as plein d'amis, mais une fois que tu es au creux de la vague tout le monde disparaît, les gens deviennent bizarres, la sincérité n'est plus. Les gens sont dans une concurrence stérile. Quand ils ne t'entendent plus, ils sont heureux mais dès que tu sors un nouveau projet ça dérange grave. Chacun est unique et Jah nous donne un don que l'autre ne possède pas, mais comme certains veulent tout pour eux et rien pour les autres ça devient une bataille sous-marine. Une fois qu'une personne meurt alors tu entends tous les hypocrites commencer à faire leur manège de saloperies. Quand tu exprimes ce qui vient de ton cœur ça dérange. Hélas je suis comme ça, je ne vais pas commencer à changer maintenant que j'ai plus de cinquante piges.


"Le deejay est un journaliste de la rue"


Le morceau Ma beauté interpelle également et fait largement échos au phénomène actuel de libération de la parole des femmes au sujet des violences qu'elles subissent ... Qu'est-ce qui t'a inspiré ce morceau ?
La femme est la mère de la création. Beaucoup leur manquent de respect ou sont souvent maladroits comme moi ou mal compris, car la communication est souvent hyper difficile. Il y en a aussi qui les brutalisent, ça c'est la catégorie des faibles, qui les violent ou qui profitent de leur position pour les abuser. Alors que quand tu as une femme qui te comprend et avec laquelle il y a de réels échanges, tu deviens plus fort et avec le temps c'est la puissance. La sensibilité de la femme est nécessaire dans ce monde qui est de plus en plus brutal.

Peux-tu également nous parler du morceau Anti Boko Haram ?
Boko Haram ce sont juste des personnes qui ne sont pas bien dans leurs têtes, leurs corps et leurs esprits. Ils agissent soit disant au nom de la religion ?! Quelle religion demande de tuer et d'abuser des faibles ? La chanson parle d'elle-même, elle explique tout, c'est comme tous ces terroristes qui brisent des familles au nom d'un pseudo Dieu, bizarre non ?!  J'ai écrit ce morceau en 2014 quand Boko Haram massacrait les populations au nord Cameroun et au Nigéria et quand ils avaient enlevé plus de 250 jeunes filles. Plus personne n'en parle aujourd'hui hélas, c'est vraiment triste. Les parents de ces enfants ont complètement été abandonnés. Un vrai monde de malades. Le deejay est un journaliste de la rue et j'ai voulu gardé un peu de cette face.

En référence au morceau La France qu'on aime avec Jahel, peux-tu nous décrire la France que tu aimes ?
La France qui respecte les gens tels qu'ils sont. Pas une France prise en otage. Pas une France qui veuille imposer ou dicter à tout le monde comment vivre, qui écrase surtout les noirs. Pas une France suiviste, violente et brutale... Ils parlent de démocratie mais en réalité c'est la "démon crasse assis". Regarde ce que fait Bolloré qui continue de piller ouvertement l'Afrique sans investir sur place dans les chemins de fer et les ports. Il ne modernise que dalle ! Les Africains ont toujours donné le meilleur d'eux à la France dans tous les domaines possibles et en contre-partie ils n'obtiennent que du foutage de gueule. Aujourd'hui les Africains sont en colère et si la France ne se réveille pas elle sera perdante. Cette chanson est très importante, il faut l'écouter avec beaucoup d'attention.

Comment travailles-tu pour l'écriture ?
J'aime écrire seul ce que je dois chanter, c'est un vrai kiff. Mais de temps en temps quand c'est un peu compliqué je peux demander à un grand frère ou à une grande sœur ce que tel thème ou sujet lui inspire. Je prends des notes et ensuite je cuisine à ma façon. Je n'aime pas ressembler à un tel ou un tel. Je veux juste être Pablo Master ou Pablo Mastah point barre.



Comment as-tu démarré dans le reggae music ?

J'ai démarré dans le reggae en faisant des sound systems. Franchement c'est mon vrai plaisir. Plus que les concerts. J'y suis comme un poisson dans l'eau. C'est une vraie école de la vie. Avant avec mon crew on tournait partout, certaines semaines on jouait trois à quatre fois, et le sound créait un vrai lien entre nous mais la course au succès a tout gâté et divisé. C'est là que tu vois que certains n'étaient pas vrais. Monter c'est difficile, mais tomber ça fait mal. Moi j'ai toujours été en bas, les gars montent mais ils finissent par me retrouver là où je suis (rires). J'ai gagné du bonheur dans la musique mais aujourd'hui je dois gagner de l'argent pour mener une meilleure vie et pouvoir aider les plus faibles qui me sollicitent sans cesse.

Quelles ont été tes premières influences musicales ?
Mes premières influences ont été toutes les bonnes musiques que j'ai écoutées durant ma tendre enfance là-bas au pays : Manu Dibango, Fela Kuti, Prince Nico Mbarga, Miriam Makeba, James Brown, Jimmy Cliff avant Bob Marley, beaucoup de musique camerounaise, U-Roy qui était et est toujours très populaire en Afrique, les musiques des deux Congos, la soul, le jazz et beaucoup beaucoup de variété française, un peu de musique classique aussi qui marquait par exemple le départ pour l'école tous les matins, Vivaldi notamment. Puis, quand je suis arrivé en France, mon spectre musical s'est encore plus élargi de par ma curiosité et a aussi changé car je ne me retrouvais plus dans certaines musiques africaines par exemple. En cherchant des repères culturels, j'ai découvert le reggae puis ensuite est venu le rap, mais toujours des musiques à message. Quelque temps avant de venir en France, j'ai aussi vu le film The Harder They Come. C'était vraiment troublant, au départ je n'ai pas bien compris mais c'est ici au Trianon, où on payait 10 francs pour voir deux films, que j'ai vraiment apprécié sa puissance et tout le côté phénoménal, une vraie bénédiction sociale et culturelle.

Peux-tu nous raconter quand et comment tu as sorti ton premier morceau et ton premier album ?
J'ai commencé à enregistrer mes premiers morceaux en 1984 en quatre pistes chez des potes ou dans des radios. Puis, en 1985, quand j'ai rencontré Jimmy Houetinou, on a enregistré En A En I En O. Il y avait des embrouilles avec les musiciens, c'est pour ça qu'il n'est sorti qu'en 1986. Les deejays anglais sortaient déjà des morceaux qui nous parlaient et nous voulions aussi faire comme eux, communiquer en français avec le public hexagonal, ce qu'on faisait déjà dans les sounds. Le premier producteur qui devait le faire était Freddy du magasin Positive Music, un bon grand frère, paix à son âme. Mais il a plutôt produit le groupe New Examples et quand l'opportunité s'est présentée avec Jimmy on s'est très vite lancés pour ne plus perdre de temps. Surtout qu'on se rendait déjà dès 1984 en Angleterre pendant le Carnaval pour acheter des disques pour les sounds. Notre sound était le meilleur. On faisait découvrir la musique aux gens. On ramenait les cassettes audio jamaïcaines et de sounds anglais qu'on dupliquait à ceux qui en voulait. On avait les meilleurs deejays, chanteurs, selecteurs, mixeurs et opérateurs comme Mickey Mosman, Supa John, Daddy Yod, Docteur Abijah, Daddy B, Drummy Levy et beaucoup d'autres encore qui venaient et partaient former leur sound après avoir appris chez nous. Youthman Unity était aussi notre label sur le modèle du Youthman Promotion de Sugar Minott en Jamaïque. Une des premières dances qu'on avait organisées, on avait même utilisé le nom Youthman Promotion. Puis c'est devenu Youthman Unity et plus tard Youthman Unity Akademy, L'Union De La Jeunesse, "UDJ".

Qu'as-tu ressenti à la sortie de ton premier album ?
Le premier album est sorti en 1987. Waouh ! C'était une fierté un truc de dingue ! Ce jour de 1987 à la sortie de cet album, j'étais en promotion avec Mr François Poste à Marseille et juste avant d'aller prendre le train pour rentrer sur Paname j'ai suivi à la radio qu'on avait assassiné Thomas Sankara. Ce fut un choc pour moi. Mais le vrai plaisir c'est que mon papa avant de mourir a entendu En A En I En O à la radio au Cameroun. Comme toujours, les autres étaient tous pressés, une vraie vulnérabilité sociale, et donc chacun a commencé à aller de gauche à droite, alors que si on était restés bien soudés, on aurait fait un truc de fou comme le label Fashion avec les Smiley Culture, Asher Senator, Peter King et de l'autre côté Greensleeves et les Tippa Irie, Daddy Colonel, Sandy et Daddy Rusty. Mais hélas la mentalité francophone objectivement était très différente. Rares sont les groupes qui arrivent à tenir longtemps, toujours à cause des problèmes d’ego. Chacun cherchait à être à la lumière. Mais la trahison fait trop mal.



Quel est ton meilleur souvenir en studio et sur scène ?
Mon meilleur souvenir en studio fut lors de l'enregistrement de mon tout premier album Y a-t-il un problème ?. Les vibes étaient top au studio WW au Métro Quai de la Gare. Au cinquième étage de cet endroit, on organisait aussi des sounds systems avant qu'on détruise tout pour construire la Bibliothèque François Mitterrand. Le meilleur concert c'était à Lyon. Mickey Mosman et moi sommes partis faire un concert après la sortie de nos premiers 45 tours en indépendants. Tous les autres artistes présents étaient signés en major, c'était un show organisé par France 3 Rhône. Au départ les gens se moquaient de nous, on a tellement mis le feu que les organisateurs ne voulaient pas clôturé le show avec une de nos chansons. Et celui qui jouait en dernier était dégoutté car le public continuait de chanté En A En I En O pendant qu'il chantait sa chanson. Quand on a repris le bus pour rentrer à l'hôtel, presque plus personne ne nous adressait la parole. Un vrai truc de fou !

Quel est ton pire souvenir ?
Le pire show fut aux Nancy Jazz Pulsations en 1989. On faisait la première partie de Joe Strummer avec Tonton David. Les gens nous ont lancé des canettes et des bouteilles vides pour qu'on quitte vite la scène car ils voulaient Joe Strummer. Un truc de malade !

Que représente Rastafari dans ta vie ?
Rastafari est la vie, l'amour, l'honnêteté, la justice, le partage et la paix, la quête sans cesse de la connaissance et du savoir. L'Afrique qui est l'origine de l'humanité. Tant que l'Afrique ne sera pas en paix, le monde ne sera jamais en paix.

Comment vois-tu l'évolution du reggae en France ? Notamment, une jeune génération qui chante en anglais...
Le reggae en France est rempli de vampires et d'hypocrites, d'ingrats et d'imposteurs. Les gens ne connaissent pas la culture, l'histoire de cette musique ici en France. Ils n'ont pas le respect des anciens, nombreux pensent que le mouvement est né avec eux et qu'avant il n'y avait rien. Beaucoup de pseudo-artistes n'ont pas confiance en eux ni en les autres. Ils ont peur d'inviter d'autres personnes par exemple sur leurs projets car ils flippent qu'on prenne leur place. Ils ne vivent pas leur passion à 100 % et les tourneurs et managers, des grands fauteurs de troubles, n'encouragent pas à ce qu'on ait un vrai mouvement structuré et organisé. De même pour les journalistes qui ne font pas réellement vivre le mouvement. C'est comme si on devait avoir du succès pour qu'on parle de toi. Tu te rends compte qu'il y a des journaux et radios qui existent depuis plus de vingt piges et qui n'ont jamais parlé de quelqu'un comme moi ? Ce sont juste des groupies d'artistes. Pour ce qui est de chanter en anglais, je ne trouve pas ça mauvais en soi. Je comprends que de jeunes artistes aient envie de toucher la scène internationale comme les Gentleman ou Alborosie, mais il faut vivre ce qu'on chante, pas être un imitateur. Surtout que certains de ces jeunes sont en train de vouloir tuer le reggae francophone. Va dans une cité, personne ne connaît leurs chansons, ils ne font rien pour toucher le grand public. Autrefois tu demandais aux gens s'ils connaissaient Raggasonic et ils pouvaient fredonner quelques refrains. Idem pour Nuttea, Tonton David, Princess Erika, Lord Kossity, les Neg Marrons, MC Janik, Sinsemilia, Daddy Yod, Billy the Kick, Saï Saï ou le grand frère Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly. Un adage africain dit qu'on est toujours perdant en voulant aider un faux. Regarde l'état du reggae francophone aujourd'hui : très très faible et bas. Pourtant de nombreux médias de reggae parlent beaucoup des artistes français d'aujourd'hui. Les tourneurs les boostent, ce sont toujours les mêmes qui font de longues tournées, c'est hallucinant ! Comment est-ce possible qu'on ne voit que moins de dix artistes ou groupes tourner régulièrement avec tous les artistes reggae qui existent en France. La plupart sont aux oubliettes. C'est tristement très grave. Au moins quand il y avait des sound systems avec les toasteurs et des chanteurs, des choses comme ça ne pouvaient pas arriver. Chaque année on pouvait découvrir de nouveaux talents, mais là si tu n'es pas un bourgeois qui peut gérer les réseaux sociaux avec tes potes tu es mort. La clef pour le reggae ce sont les sound systems. C'est la base. C'est là où vit vraiment le reggae.

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