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Rud Lion - Une légende urbaine Rud Lion - Une légende urbaine
02/01/20 - Auteur(s) : Alexandre Grondeau - Photo DR

Le nom de Rud Lion fait partie de la légende urbaine du rap et du reggae français. Les plus jeunes ne peuvent se rappeler qu’à l’origine, ces deux styles de musique étaient extrêmement liés (pour preuve la tracklist de la première compilation de rap français comportait des titres de Tonton David, Sai Sai, Daddy Yod), ils n’ont donc probablement jamais entendu le surnom de Marc Gillas. Et pourtant… Sa vie est un film, son destin le mène d’Expression Direk à La Haine, des tours de Vitry à Pigalle la nuit, de Tonton David à Alain Bashung, du clash Nuttea / Daddy Yod aux milieux alternatifs de Paname. Tour à tour voyou, séducteur, producteur, musicien autodidacte, dealer, fêtard, mauvais garçon, mais avant tout homme de son temps, de son art, de son quartier, Rud Lion respire le bitume et l’asphalte. Son histoire est celle de l’underground parisien. Plongée dans l’histoire de sa vie en notre compagnie et celle de Raphaël Malkin qui vient de sortir un excellent ouvrage (Le Rugissant aux éditions Marchially) retraçant le destin de Kemar.

Reggae.fr : Comment Rud Lion est-il rentré dans ta vie ?
R.M. : Il y a 4 ou 5 ans, j'étais rédacteur en chef d'un magazine qui s'appelle Snatch et je me suis retrouvé à écrire beaucoup sur la musique. J'ai interviewé tout un tas d'artistes et de producteurs pour divers sujets et le nom de Rud Lion revenait très régulièrement sans que je ne cherche à m'y intéresser. J'avais l'impression que tout le monde avait une anecdote à son propos et ces anecdotes racontaient toujours quelque chose d'important pour ceux qui me les confiaient. Je me suis demandé qui était ce type et en creusant un petit peu, je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas grand-chose sur internet. On comprend quand même vite qu'il a gravité dans le milieu du reggae et du hip-hop et il y a cette mort brutale qui rajoute au mystère qui entoure ce personnage. Donc je me suis mis à fouiller un peu, à en parler autour de moi et il se trouve que j'ai quelqu'un dans mon entourage qui le connaissait très bien. C'est Papalu du groupe NTM qui a grandi à Vitry avec Marc. Il le connaissait pour des trucs qui n'avaient rien à voir avec la musique et à force de me parler de lui, il a fini de me convaincre qu'il y avait bien quelque chose à dire sur lui. Et c'est tombé à un moment de ma vie où j'avais envie d'écrire un deuxième livre. Je me suis vite aperçu qu'il y avait suffisamment de matière pour parler d'un personnage, d'une histoire et d'une vie, mais aussi pour parler d'une génération, d'une ville, d'un genre musical ; en fait, il y en avait assez pour écrire un livre plus qu'un article.



Tu as une façon d'écrire assez particulière. Tu es dans une narration presque romanesque n'est-ce pas ?
Ce n'est ni un bouquin de critique musical, ni de journaliste. Ce n'est pas une succession d'anecdotes et ce n'est pas non plus la dissection d'un mouvement musical dans une époque donnée, c'est plutôt le récit d'une vie. C'est vrai que c'est écrit comme si c'était un roman. Je m'appuie sur un courant qui s'appelle le nouveau journalisme, la non fiction américaine. Les ténors Tom Wolfe ou Joseph Mitchell sont mes légendes à moi. Je suis venu au journalisme grâce à ces types-là et utiliser les techniques du roman pour mettre en scène des histoires vraies est ce qui me passionne le plus. C'est le parti pris de ce livre. Il est raconté au présent, sans citation, parce que je voulais vraiment que le lecteur s'immerge dans une histoire et s'imagine un truc dont il ne sait plus si c'est réel ou pas.



Comme tu n'as pas connu l'époque, ni les lieux et les personnes dont tu parles, comment as-tu fait pour créer cette ambiance romanesque ?
J'ai interviewé 93 personnes dont certaines plusieurs fois. Chaque personne devait me raconter ses souvenirs de Rud Lion et je leur demandais aussi de me raconter leurs vies personnelles à eux. Je leur demandais de me décrire le décor de leur vie. Il fallait que je comprenne le quotidien de ces gens, que je saisisse les visages des gens dont on me parlait. J'avais aussi besoin de connaître la forme des bâtiments dont on me parlait donc je demandais aux gens de me faire des dessins ou de me ramener des vieilles photos. J'avais besoin de ça pour parler de Vitry. J'ai aussi passé beaucoup de temps là-bas, je me suis assis sur des bancs, j'ai pris en note la forme des balcons, la façon dont les gens se déplaçaient pour m'imprégner de cette ambiance et pouvoir la retranscrire. C'est pour ça que les descriptions spatiales et physiques sont très importantes dans le livre. Pendant mes interviews, je posais des questions extrêmement précises pour pouvoir me plonger dans un univers que je ne connaissais pas.

Rud Lion était un personnage qui ne faisait pas forcément l'unanimité. Comment as-tu pu raconter son histoire de manière objective ?
Ce qui est certain à propos de Marc aka Rud Lion, c'est qu'il a une part extrêmement sombre. On le connaît d'abord pour avoir été quelqu'un de violent, de terrible. J'ai voulu bien sûr garder ça comme une vérité mais en évitant d'énumérer tout un tas d'anecdotes qui ne décrivaient que ce côté-là. Il avait aussi une part solaire et créative, une part artistique. L'enjeu était de trouver la bonne formule pour mettre tout ça à peu près au même niveau et faire comprendre que ce personnage était entier dans le bon sens ou dans le mauvais sens. Je ne voulais pas le dépeindre uniquement comme quelqu'un de mauvais car il n'était pas que ça, même si c'est surtout ce dont les gens se souviennent de lui. Quand j'ai travaillé sur ce livre, j'ai eu à la fois de la tendresse et de l'aversion envers Rud Lion et je voulais que le lecteur ressente ça aussi, car même s'il était quelqu'un de terrible, il a été un leader pour beaucoup de monde et il avait vraiment une force et une brillance qui en ont séduit plus d'un.

As-tu eu à faire à des coups de pression sur des histoires que tu as voulu raconter ?
On m'a mis en garde au début, avant même que je ne commence ma série d'entretiens. Certaines personnes ont essayé de me dissuader, pas en me mettant des coups de pression, mais simplement parce qu'ils pensaient vraiment que c'était compliqué et que ça pouvait peut-être m'attirer des ennuis. Il y en a aussi qui n'ont pas voulu me parler parce qu'ils ne voulaient pas être mêlés à ça. Mais je n'avais pas une démarche purement journalistique où j'aurais pu ne pas me soucier de ce pensaient les gens que je rencontrais. Je voulais faire ça en bonne intelligence parce qu'on parle de quelqu'un de mort et j'avais besoin que tout le monde collabore à ce projet donc je me suis engagé à faire relire le manuscrit à ses frères avant que ça sorte pour être sûr que je ne dise pas de bêtise là où il ne fallait surtout pas en dire.



C'est plutôt courageux de la part de la famille d'avoir laissé paraître un livre qui commence sur une histoire de viol collectif dans lequel leur frère est impliqué !
Les frères de Marc l'aiment d'un amour fraternel bien sûr, mais ils sont aussi très lucides quant à sa part d'ombre et ils le jugent tout aussi durement que si c'était un membre extérieur à leur famille. Après, concernant cette histoire d'appartement qui sert de repère pour des tournantes, il faut aussi relativiser les choses. Même si Marc était dans le coup, il n'était pas du tout leader. Ça se passait chez lui, mais il était le plus jeune de la bande et sans vouloir l'excuser, j'ai décelé chez lui une attitude de suiveur qui voulait plaire aux plus grands. Il s'est retrouvé pris dans cette affaire qui ressemblait un peu à un rite initiatique, une sorte de fuite collective dont c'était très dur de se défaire quand on a énormément de choses à prouver, ce qui était son cas.

Quelle a été ta plus grande difficulté dans l'écriture ?
C'était la mise en scène, le travail de fond. Je voulais que ça soit très atmosphérique, que l'on ressente ce que les gens pouvaient penser face à des enjeux de vie. Se mettre dans la tête des gens et le raconter comme dans un roman c'est très dur quand on est journaliste et qu'on n'a pas l'habitude d'écrire comme ça.

A la fin du livre, on se dit que ça ferait un super film. Est-ce que ça t'a traversé l'esprit ?
Ce n'est pas mon ambition et ça ne l'a jamais été. Je suis journaliste et j'écris des livres. Je préfère rester à ma place. Mais il y a d'autres gens qui ont des idées à ce sujet bien sûr et pourquoi pas ?

Dans le livre, tu parles bien sûr de la paternité de Ma petite entreprise d'Alain Bashung revendiquée par Rud Lion. Est-ce que tu étais au courant de cette histoire avant de te lancer dans le livre ?
J'avais entendu des histoires, mais ça restait au stade de rumeur pour moi. Je ne savais pas ce qui était vrai et ce qui ne l'était pas. J'ai dû fournir un vrai travail journalistique pour démêler le vrai du faux. J'ai abordé ce sujet avec les 93 personnes que j'ai interviewées et j’ai eu plein de versions différentes. C'est en recoupant tous les témoignages que j'ai compris ce qui s'était vraiment passé, mais ça a été une enquête dans l'enquête.

La façon dont tu traites la ville est très intéressante. On a l'impression que plus qu'une toile de fond, tu as voulu en faire un acteur à part entière de l'histoire.
Complètement. La ville, les immeubles, l'atmosphère dans les halls et sur les toits, les ombres, les façades et toute la tension imposée aux personnages de par cette présence m'intéressent beaucoup. Je voulais essayer de faire comprendre cette relation entre le dur du béton et le dur des corps des gens qui y vivent.



Tu abordes aussi les problèmes de drogue de Rud Lion à une époque particulière. A quel point était-ce compliqué d'aborder ce sujet ?
C'est extrêmement compliqué. Il faut d'abord arriver à saisir le rapport très personnel qu'une personne peut entretenir avec son addiction. Et sans lui parler, c'est dur de comprendre. Et c'est vrai qu'il y a tout un contexte pas évident parce qu'on joue sur des mécanismes psychologiques qui ne sont jamais totalement compréhensibles y compris pour la personne qui le vit.

Tu décris très bien le mécanisme d'autodestruction du personnage. On comprend qu'il est très talentueux pour la musique et qu'il a tout pour réussir, mais on le voit souvent retomber dans des histoires de business pas nettes. Comment as-tu appréhendé cette dimension de Rud Lion ?
C'est très dur parce que c'est très différent de ce que je suis moi. Il faut essayer de comprendre ce qui pouvait l'animer donc il a fallu poser mille questions à tous ceux qui l'ont vraiment connu pour essayer de saisir un tout petit peu de ce qu'il était véritablement.

Le livre parle évidemment beaucoup de musique. Est-ce que tu t'es replongé dans certains morceaux de l'époque et qu'est-ce que ça a fait surgir en toi à ce moment-là ?
De manière paradoxale, j'ai écrit tout ce livre en écoutant des choses qui n'avaient rien à voir avec le sujet. Beaucoup de musique classique et de jazz, du rap d'aujourd'hui qui n'a rien à voir avec le rap de l'époque musicalement et textuellement. J'avais besoin de retrouver des humeurs qui ne correspondaient pas totalement à ce que j'écrivais. J'avais une idée précise de la couleur que je voulais avoir dans les oreilles et ce n'était pas celle sur laquelle j'écrivais. Peut-être que j'avais besoin d'une sorte de distance. En écrivant sur le rap des années 90, j'ai eu l'impression d'avoir à faire à quelque chose de complètement oublié, comme un monde perdu, enfoui sous des tonnes de gravas d'autres choses. En se replongeant là-dedans, on a l'impression d'être emporté dans une espèce de tourbillon de l'histoire et de revenir, non pas vingt ans en arrière, mais mille siècles en arrière ! La musique de cette période-là me paraît très poussiéreuse. C'est peut-être parce qu'elle n'intéresse que très peu de monde aujourd'hui.



Et en te plongeant dans cette époque, est-ce que ça t'a donné envie d'aller un peu plus loin, de découvrir d'autres personnalités, de raconter d'autres destins ?
Non, pour moi j'ai fermé une boîte. J'ai dit ce que j'avais à dire à propos de ce personnage, de cette époque et de cette musique. De toute façon, j'arrive à un moment où je n'ai plus trop envie de parler de musique. J'y reviendrais peut-être si j'ai un coup de cœur, mais là j'ai plutôt envie de parler d'autre chose qui n'a rien à voir avec la musique. Je vais rester dans le courant journalistique de la non fiction, mais ça se passera cette fois dans le Mississippi et il n'y aura aucun lien avec le reggae, le hip hop ou la musique en général.

Info :
Le Rugissant
Raphaël Malkin
250 pages
20 euros
ISBN : 979-10-95582-43-4
Editions Marchialy

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